Passion des limites (2001)
de
Ricard Ripoll i Villanueva




22ko

Le recueil La Mémoire des Mots de Ricard Ripoll s'est mérité le prix de poésie Festa d'Elx 2002.

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Passion des limites (2001)

I. Battement des extrêmes


                                        Attente de la piqûre


Quelque chose est née d'une douleur intense,
Mais n'a pas encore défait la nuit
Des confusions. Et toi - perdue
Entre un brouillard d'espoir - tu ouvres
Le nouveau jour, comme un journal blanc
Où chaque page est un souvenir
Sur le point de devenir une autre piqûre.


                                        Besoin du bruit


Chaque matin, je désire me réveiller
Avec le vacarme des crépitations
Urbaines, et je pense que lentement
Se détruit la volonté de fuite.
Mais je sais que tu prépares les îles
Où nous abandonnerons la peur.


                                        Méandres


Tes lèvres douces s'ouvrent au monde,
Et réclament des heurts d'inquiétude.
Un mot près de moi vibre,
Ta langue née de la rosée laisse
Deviner une voie. Il faut pénétrer
Les méandres indolents de ton être
Qui mènent lentement au fruit corallin.
Ton corps adopte alors une forme
Arborescente et tu sais vivre les instants
Fous qui précèdent la magie du don.


                                        Comme une flèche désirée


J'espère que ton regard viendra jusqu'à moi
Comme une flèche désirée et toujours en attente.
Je vois par tes yeux et je sens par ta peau
Activée par l'envie et par l'observation
Des formes. J'attends, non avec la quiétude
Du dilettante; ni avec l'angoisse
De l'amoureux, j'attends - contre le temps -
Avec la jouissance du geste amorcé, et aussi
Avec l'espoir, long et attentif, du mouvement
Inévitable qui n'a pas encore pris.


                                        Ecorce


Ta peau était devenue écorce
Et mes mains attendaient les crépuscules.
Je ne peux parler qu'au nom d'un immense désir,
Dans un absolu silence, avec les mots du dedans
Qui brûlent la mémoire. Maintenant,
Quand tu te réveilleras, nous regarderons par la fenêtre
La propreté de ce jour qui commence
Et mes mots seront des draps pour ta nudité.


                                        La forme de l'arc


Ta présence est nécessaire.
Sans toi rien ne bat, rien ne bouge,
Et aucun trait n'atteint la forme de l'arc
Au moment d'inventer la flèche.


                                        Au-delà des océans


Dans les grottes où je me cache,
Il y a des traces de ton passage.
La nuit y pénètre quand le soleil
Est encore bien haut: les chauves-souris
Ne sont pas revenues.
De tes veines naît un sang épais
Qui éblouit et montre un point à l'horizon
Des mes soucis. Je te vois au-delà
Des océans qui ont fui les plaines,
Comme une étoile obscure. Et je marche
Tous les soirs à la recherche de ton secret.


                                        Regard


Bien sûr: le mot est suffisant.
Et la trace qui crée le chemin,
Mot après mot, devient une nouvelle ligne
Pour notre regard éternel.


                                        Le palimpseste


J'apprends à te lire
Dans les recoins insondables
De ta mémoire,
Comme si ton existence
Dépendait des souvenirs
Que tu inventes à chaque pas.
Lettre à lettre, mot à mot,
Pareil au palimpseste
Eternellement recommencé.


                                        Mensonges


L'assassin cherche des routes, la peur au fond des yeux.
Comme l'amant éperdu à l'heure inévitable,
De retour vers le lit commun, ses pas veulent
Eviter les failles du temps. Il s'enfonce
Lentement dans une tragédie répétée.
Chaque nuit, le silence est plus lourd.
D'un corps à l'autre, il entend le battement
Du mensonge qui lui chauffe le corps glacé.
C'est un assassin de passions, il attend encore
L'étincelle de l'aube. Mais c'est un espoir inutile
Car tous les matins le miroir lui renvoie une nouvelle ride.


                                        Loin


Loin, au-delà de mon regard,
Tu as allumé un feu intense
Où les sens sont de futures étincelles
Qui inventent les ombres de la nuit.
Je te regarderai marcher seule,
Et, les cheveux au vent, je suivrai
Tes pas dans un complet silence.
Je me joindrai à toi pour recevoir
Un moment de tendresse, rien qu'une étincelle,
Une simple promesse. Je te regarderai monter,
Le corps plein d'illusions; et la peau
Tendue par la passion oubliée. Je sentirai
Ton odeur qui sera l'espoir de la nuit,
La main sur l'infini. Je te regarderai nue,
La lune brillera entre tes seins et des mots secrets,
Que l'on tait et qui vous assassinent,
S'attacheront à mon corps fatigué.
Je jouirai du désir de vaincre l'immense peur,
Cette éternelle sangsue qui nous ronge.
Je te regarderai souffler, les cheveux en folie,
Ma bouche pleine de tes seins solidaires.
Je me joindrai à toi pour que tu sentes monter
De ton passé le terrible écho de la passion.

***


II. Impressions d'Oujda

                                        Aube


A chaque mot couché sur l'espace parfait
De la page nue, je me surprends et je tremble
Et je vibre d'une joie immense, comme si tout
Se limitait à refaire ces pas lointains plantés dans le coeur,
Comme si je renaissais à un nouveau langage
Avec une vision de l'au-delà mobilisant tout mon corps;
Chaque mot - toujours - est un incendie, un cataclysme
Violent qui ne cesse qu'avec l'espoir d'un lendemain.


                                        Impressions


La pluie ne cesse pas. Quand avril termine,
Goutte à goutte, sur les toits d'Oujda,
Les pigeons picorent des restes d'étoiles tombées.
Le drapeau rouge flotte sous le vent
Au milieu du chant du muezzin et du vacarme des camions.
Les rues embourbées se sont remplies de vie:
Les uns vont à l'école, d'autres rentrent chez eux,
Ou se dirigent vers le bar pour oublier leurs peines,
En faisant tourner un café épais.
Ce sont des fantômes qui ne savent pas que tu existes.


                                        La raison du corps


Toute parole authentique est toujours
La marque d'une exclusion.
Elle est toujours le signe
D'un rejet qui ne se dit pas,
D'un regret qui se cache,
De folles passions qui brisent des vies
Menant à la mort apparente
De ce corps qui veut renaître et qui vibre
Sous le geste décidé, ce geste ancien d'aimer:
La raison de la main et de la caresse,
La raison des lèvres.


                                        Séduction


Déshabille-toi de toute la haine,
Des mensonges et des peurs
Qui immobilisent les autres.
Enlève tous les masques
Un à un, lentement,
Jusqu'à ce que je voie
La beauté du néant.


                                        Décalage


La brûlure de la gorge
Devient espoir
Quand le désert justifie
Les silences de la peau.


Je regarde la nuit qui se cache,
Les bars désolés. Je regarde
Les gens qui passent
Et le sang qui découpe l'horizon.


Goutte à goutte, je me défais
Entre les draps cruels,
En pensant aux deux heures assassines
Qui nous séparent encore.


                                        Réflexions


L'aveugle est moins celui qui ne voit pas
Que celui qui ne pense pas avec son regard.
Le sourd n'est pas celui qui n'entend pas
Mais celui qui n'aime pas les silences.
Comme le muet est moins celui qui ne parle pas
Que celui qui ne savoure pas les mots.
Et l'indifférent n'est pas celui qui oublie d'embrasser,
Mais bien celui qui ne sait pas offrir ses lèvres
Pour calmer la fièvre de l'autre.


                                        Les clés de l'horizon


J'ai sur la table
Les clés de chez moi,
Comme s'il s'agissait
Des clés de l'éternité.
J'ouvre grâce à elles
L'horizon de tes désirs
Quand les nuages ont épaissi,
Et je pénètre en un royaume
Digne des mille et une nuits.
Tu m'attends au fond
D'une brume d'énigme
Qui protège ton secret.
Et je me sens libre
En attente du voyage
Définitif,
Où aucune autre clé
Ne sera nécessaire.


                                        Poème de la Mer


Brûler cette langue
Au feu de l'infini
Pour que le mot
Devienne raison
De notre cri.
Vérité essentielle
Au-delà de la forme
Et de la beauté.
Recherche angoissante
De l'identité:
Poème de la Mer.
Brûler tous les bois
Et que les incendies
Créent de nouveaux regards
Plus loin que le corps.


                                        La frontière


La frontière est là.
C'est l'espace, c'est la peur
La vie est close:
Il faut faire demi-tour.
Les hôtels sont fermés,
Les bars déserts; et moi
Je regarde au-delà des montagnes
Où les chants n'ont pas dépassé
Les gorges coupées.

***


III. Retour à l'éphémère

                                        Géographie du corps


Tes lèvres au goût d'océan;
Ton regard de sirène
Eperdue; ton sourire
Délicat.


Ta peau qui attend la première écume
Quand les aiguilles montrent l'endroit de l'espoir.


Tes lèvres qui cherchent les mots;
Tes cheveux devenus des filets
Où tu attrapes la nuit, et les fantômes
Du passé.


Le corps vibrant sous l'écho de la mémoire
Comme si le bonheur avait un jour existé.


Tes mots qui déroulent les marées;
Ton geste qui libère les amours
Noyées dans des vies parallèles,
Et dans les songes.


Au-delà des horizons visibles. Au-delà
Des premiers feux de la passion, je t'attends.


                                        Le temps qui passe


La mémoire nous fait rebelle. Contre les coups
Des mots qui nous éblouissent pendant les nuits d'angoisse
Et contre le temps qui passe
Et qui nous effraie, et gomme cet horizon
Où trouver le calme du corps. Nous nous souviendrons
Des soirs d'un mois de juillet pluvieux, le regard
Perdu. Nous nous souviendrons de ce geste tranquille
Au réveil, qui avait ouvert le tonnerre au-delà
Des fenêtres, comme une répétition d'échos lointains,
De plaintes transformées en pleurs.
Nous nous souviendrons de la douceur de la main
Sur notre peau, comme un espoir profond,
La possibilité d'un désir, et nous nous souviendrons aussi
De cette flèche plantée au fond des illusions
Quand la douleur est compagne de la terrible misère.
Car la pauvreté doit nous rendre de plus en plus rebelles.


                                        L'empreinte de ton corps


Puisqu'il pleut, maintenant, et que la mémoire a expulsé
Les ombres d'un présent impossible, je veux me souvenir
De l'empreinte de ton corps, comme une marque de feu
Sur le silence, et aussi des illusions devenues cendres.
Je regarde au-delà des combats quotidiens
Pour récupérer les noms de toutes les gestes,
Pour trouver les sens que je ne cherchais pas au milieu des nuages
Sur le point de verser des calmes profonds. Tu attends
A l'autre bout de la ville. Tu attends depuis toujours
A l'abri des tempêtes, au milieu de fumées
Provoquées par de longs incendies. Et aujourd'hui
Je sais que je ne peux pas me délivrer
De ce regard nocturne qui me guette
Du fond de rêves cruels, car le chemin
Que tu as tracé avec la flèche de la passion,
Autour de mon existence,
Finira par réveiller et délivrer la voix
Qui lutte, jour après jour, contre la grande peur
De vivre seul, triste, et de perdre à nouveau le désir.
Puisqu'il pleut, maintenant, et que ton absence m'illumine,
Goutte à goutte, incandescente, maintenant, je veux espérer.


                                        Eruptions


Entre l'évocation de ta présence
Et le trait séminal de cette écriture,
Il existe une réelle distance qui appelle
Les combats oniriques où les mots sont des caresses.
Le rêve marque le rythme qui nous mène
A l'accouplement absolu des sens.
Chaque morceau de ta peau provoque en moi
Une nouvelle éruption, et c'est une promesse
Volcanique dans les nuits d'immenses solitudes:
Ma parole crée les nouveaux battements
Dans des avenirs qui explosent pour toujours.


                                        Défaites


Lorsque nous nous regardons nous voyons au-delà de nous-mêmes.
Les passés brillent dans les iris, les défaites sont des étoiles;
Nous sommes incapables d'avancer.
Nous nous regardons pour croire à une vérité
Ou peut-être que ces vies nous inquiètent
Par leur vacillement et leur grande solitude.
Nous regardons l'abîme que le hasard d'une rencontre
Inévitable a créé, mais nous avons peur
De nous découvrir ensemble dans un futur immédiat.
Quand nous nous regardons, les mots cessent d'exister.
Nous nous aimons en silence, nous taisons les doutes
Et jamais ne nous éblouissent les horizons.
Les racines à l'intérieur


Je t'aimerai jusqu'à la blessure de la confusion.
Ton plaisir sera un projet pour construire
Des villes suspendues, nous porterons les racines
En notre mémoire comme une cantate
De liberté. Elles ne nous arrêteront jamais,
Jamais elles ne nous colleront définitivement au sol.
Elles ne deviendront aucune ancre en cette nuit
Où le désir prépare une révolte.
Elles seront le repos qui illumine le chemin.


                                        La distance du battement


Je ne veux écouter que l'envie
Avec laquelle tu réclames de la tendresse.
Mais c'est un vrai plaisir que d'être tranquille,
Pour deviner au loin les battements qui créent de l'amour.
Ô! de tes lèvres sont nés des poèmes, et tes mains cherchent la peau!
Ne rien dire; mais je sens ta présence qui chauffe intensément la vie.
Tu veux que je parle, que je dise quelque chose, pourtant
La nuit seule nous permet de nous penser comme des étoiles
Dans l'infini. Laisse donc que l'éternité nous protège;
Et laisse que la fraîcheur touche les corps pour les habiller de futur.
Laisse que le silence épais tende les phrases qui vont émerger.
Le mot, occulte, inventera aujourd'hui le corps de l'espérance.


                                        Ecriture de la peau


J'invente sur une feuille blanche l'empreinte
De ta peau vaporeuse.
J'essaie d'y écrire tous les méandres
Qui, sillon après sillon, m'alimentent
De futurs, et qui sont des souvenirs des temps passés.
J'entends la pluie, étincelle
Qui ouvre la brume de tous les impossibles,
Et allume un palimpseste
Devenu, définitivement, passion.

Ricard Ripoll i Villanueva©



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Dernière modification de ce document: 30 mars 2004