Nîma Yushidj
(1897-1959)




Afsânè

Liminaire:

"Afsânè"signifie"légende"la racine de ce mot est"afsoûn" qui veut dire "magie". Aujourd'hui encore en Iran, "Afsânè"est couramment utilisé comme prénom de femme.


Ce poème, qui est un long dialogue entre"l'Amoureux"et"Afsânè", a eu dans la littérature contemporaine de l'Iran un rôle analogue à celui du "Bateau ivre"de Rimbaud en France.


Au regard de la poésie persane classique, l'une de ses innovations les plus étonnantes est l'emploi de rythmes calqués sur ceux de l'Avesta.


Nous n'avons pu, hélas, en restituer toute la beauté.
(Yves Ros)

Afsânèh (strophes 25 à 53)
suite

Je me rappelle qu'une nuit au clair de lune
Sur la montagne de Nowbone, j'étais assis,
L'oeil, la brûlure du coeur au sommeil le menait
Et le coeur du tumulte des yeux s'était échappé.


Un vent froid souffla sur la montagne.


Il me dit:"Ô enfant triste!
Pourquoi de ta maison es-tu séparé?
Qu'as-tu perdu en ce lieu?
Enfant, tu t'es épanoui de ravissante façon,


Tu es Korguevidj dans cette vallée étroite."


La main dans mes mèches passait comme un peigne,
Douce, lentement et amicalement.
Avec moi las et pauvre, elle
Jouait et plaisantait de manière enfantine.


Ô Fassânèh! Es-tu ce vent froid?


Que de fois tu ris
De la gaieté et de la mauvaiseté de ma fleur!
Que de fois tu vins pleurant
Auprès de moi, auprès du coeur et de mon fruit!


Es-tu bête sauvage ou visage de fée?


Ô méconnue! Qui es-tu toi qui partout
Avec moi, le pauvre, as été?
A chaque instant attiré dans tes bras,
Plus profondément m'as-tu fait m'évanouir?


Ô Fassânèh! Dis, réponds-moi!"


AFSÂNÈH:


"Assez de questions - ô coeur brûlé -
Tu en dis tant que mon coeur est en sang.
Je crois que de peine tu es ivre.
Pour qui un chagrin accru est dit, le chagrin s'accroît!


Ô Amoureux! Tu me connais:


Cachée au coeur sans tumulte,
J'erre dans le ciel,
Lasse, demeurée en retrait de la terre et du temps,
Telle je suis, auprès des amoureux,


Ce que tu dis, c'est moi, et ce que tu veux.


Je suis un être d'expérience,
Invoqué par ceux qui sont seuls au monde, captifs.
Grâce à moi, la vieille mère fait trembler
De peur les enfants, dans la nuit sombre.


Je suis un conte sans queue ni tête!"


L'AMOUREUX:


"Es-tu un conte?"


AFSÂNÈH:


"Oui, oui,


Le conte d'un amoureux tourmenté,
Un désespéré si angoissé
Qu'entre mélancolie et nuits blanches


Des années dans le chagrin et la solitude, il vécut.


Le conte d'un amoureux apeuré
Tant je suis effroyable, ainsi que le démon du désert,
Quand bien même la vieille paysanne m'appelle
"Le-Géant-fuyant-l'Homme",


Moi qui suis née de l'angoisse du monde.


Un temps, une fille j'ai été,
Une bien-aimée charmante j'ai été,
Les yeux à l'émeute j'ai été,
L'unique magicienne j'ai été,


Je vins auprès d'une tombe m'asseoir.


Dans une main, toute à la musique, ma harpe,
Dans l'autre main, une coupe de vin.
Une note dont l'instrument suspend la musique - dans l'ivresse,
La nuit de mes yeux noirs, ouverte


Goutte à goutte des larmes de sang.


Au même instant s'assombrissait
Sur l'horizon la figure du nuage ensanglanté.
Entre terre et voûte céleste
Des sons graves fusionnèrent.


La fumée de cette tente montait haut.


Le sommeil vint, ferma mes yeux,
Coupe et harpe tombèrent de mes mains.
La harpe se brisa, la coupe se cassa,
Le coeur, de moi s'échappa, et moi du coeur,


J'allai et tu ne me vis plus.


Combien d'horribles nuits
Apparut de derrière les nuages
Une silhouette - de qui tu ne le savais -
À la voix triste et navrante,


Mon nom, au creux de ton oreille, dit...


Ô Amoureux! Je suis cette inconnue,
Cette voix-là qui vient du coeur.
La figure emblématique des morts du monde.
Je suis un instant qui comme l'éclair passe,


Goutte chaude d'un oeil mouillé je suis.


Qu'a donc pris le temps de construire
Dans ces montagnes, la main des gens, enduite de boue?
De ce temps là, hélas!
Les habitants ne tirèrent aucun fruit.


Des années s'écoulèrent les unes après les autres.


Un cerf enfui là-bas
Dépouilla une branche de ses feuilles...
Apparurent les autres sons...
La forme conique d'une unique maison...


La tête de plusieurs chèvres dans le pâturage...


Après cela un vieux berger,
Dans ce lieu étroit, installa sa maison.
Un conte parut dans lequel
Furent perdus toutes traces et signes.


Sur ce chemin, il me demanda le sens...


Un coeur eut-il jamais de nouvelles de ce mystère
Que la chouette aussi mélancoliquement chante?
Cette maison joyeuse se ruina,
Quand il ne resta plus sur terre que son dessin,


Tout pleura, sauf l'oeil de Satan!"


L'AMOUREUX:


"Ô Fassânèh! Ce ne sont que broussailles
Qui ont barré le chemin du jardin fleuri.
La broussaille en cent ans de tempête jamais ne gémit,
La fleur, d'une bourrasque est malade.


Toi, ne cache pas les paroles que tu portes...


Toi, parle avec la langue de ton propre coeur
- Même si cela ne plaît à personne -
On pourrait dans cette affaire ruser,
Mais ce serait une faute si un initié


Se taisait à cause de la parole des gens.


C'est la langue des coeurs affligés,
Et non pas langue pour l'éclat du nom,
Dis-toi que personne ne la prendra à coeur.
Nous qui brûlons en ce monde,


Reprenons le cours de notre parole:


Qui dans les autres huttes fut?"


AFSÂNÈH:


"Hormis moi, personne, ô Amoureux ivre!
Tu vis cette émotion et tu entendis cet appel
Du fond des toits qui se brisèrent,


Et sur des murs qui restèrent.


Dans une hutte petite, en bois,
Près d'une ruine, te rappelles-tu?
Une vieille paysanne
Filait le coton et sanglotait,


Le silence fut et l'obscurité de la nuit...


Le vent froid du dehors rugissait.
Le feu au coeur de la hutte brûlait.
Soudain une fille à la porte survint
En se frappant la tête et en disant:


"Ô mon coeur, mon coeur, mon coeur!"


Un soupir de son coeur s'exhala.
Auprès de la mer elle tomba puis devint froide.
Une fille pareille, éprise,
Sais-tu ce qui l'a réduite aux sanglots et à la faiblesse?


L'amour anéantissant, c'est moi, l'amour!


Le fruit de la vie, c'est moi. Moi!
L'universelle clarté, c'est moi. Moi!
Le coeur des amoureux, c'est moi. Moi!
Le corps, l'âme, s'il y en a, c'est moi. Moi!


Je suis la fleur de l'amour et née des larmes!


Tu te rappelles cette ruine,
Cette nuit et la forêt d'Aliou
Où tu comptais les anciennes
Et embrassais les nouvelles belles?


Depuis lors tu fus mon ami!"


...

Nîma Yushidj (Janvier — Février 1921)


Traduction Mohammad Torabi© et Yves Ros©



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"Afsânèh"est un très long poème qui ne compte pas moins de 127 strophes.
Nous tenons à remercier la maison d'édition LGR (Librairie-Galerie Racine) 23, rue Racine 75006 Paris qui nous a autorisés à éditer ce poème.
Merci à Mohammad Torabi© et Yves Ros© pour la traduction de ce fragment d'Afsânèh.





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