Nîma Yushidj
(1897-1959)




Afsânè

Courte Biographie

Nîma Yushidj (1897-1959) est considéré en Iran comme le "père" de la poésie iranienne contemporaine (she'r è-now) qui, tout en rompant avec les images et la métrique traditionnelles, a ouvert la voie à l'expression d'un lyrisme très personnel inspiré des romantiques européens. ***


Principaux recueils:


Afsânèh en 1921
Mâneli en 1958
Mâkhoula publié aux Éditions Donia — Tabriz — en 1966
Ma poésie publié aux Éditions Djavâneh — en 1967
La cloche publié aux Éditions Morvarid — Téhéran — en 1968
La ville de nuit, la ville du matin publié aux Éditions Morvarid — Téhéran — 1968
Lapsus calami publié aux Éditions Donia — Tabriz — 1971
Les autres cris et La couleur de l'araignée publiés aux Éditions Djavâneh — en 1972
L'eau dans le dortoir des fourmis publié aux Éditions Amir Kabir — Téhéran — en 1973

***


Liminaire:

"Afsânè" signifie "légende"la racine de ce mot est "afsoûn" qui veut dire "magie". Aujourd'hui encore en Iran, "Afsânè" est couramment utilisé comme prénom de femme.


Ce poème, qui est un long dialogue entre "l'Amoureux" et "Afsânè", a eu dans la littérature contemporaine de l'Iran un rôle analogue à celui du "Bateau ivre" de Rimbaud en France.


Au regard de la poésie persane classique, l'une de ses innovations les plus étonnantes est l'emploi de rythmes calqués sur ceux de l'Avesta.


Nous n'avons pu, hélas, en restituer toute la beauté.
(Yves Ros)

Afsânèh

"Je présente cette poésie
à Maître Nezam Vafa
bien que je sache
qu'elle est un petit cadeau
mais il pardonnera aux montagnards
car ils sont simples et sincères"
.


Nima Yushidj (Janvier — Février 1921)


***


Dans la nuit sombre, le fou qui a
Confié le coeur à une couleur fugitive,
Dans la vallée froide, isolée, assis
Telle la tige d'une plante affligée,


Narre une histoire attristante.


Dans ce milieu, perturbé il est resté
Pris à ce conte de graines et de piège,
De tout ce qu'il y avait à dire sans rien dire il est resté
Avec, d'un coeur qui s'en est allé, le message,


Histoire d'une imagination inquiète:


"Ô mon coeur, mon coeur, mon coeur!
Pauvre, agité méritant!
Avec toute cette bonté, cette vaillance et ces luttes
Qu'ai-je, en définitive, de toi récolté,


Hormis des larmes sur le visage du chagrin?


Finalement —  ô pauvre coeur! — que vis-tu?
Que tu t'es coupé le chemin de la délivrance?
Oiseau errant, que sur chaque
Branche et rameau tu as volé


À t'en trouver affaibli et abattu?


Tu aurais pu, ô coeur, te libérer,
Si tu n'avais pas été la dupe du temps,
Ce que tu vis était de ton fait, voilà tout,
À chaque instant un chemin et un prétexte,


Jusqu'à ce qu'avec moi-même — ô ivre — tu te querelles.


Jusqu'à ce que dans l'ivresse et la compassion
Avec Fassânèh tu te lies d'amitié.
Le monde perpétuellement d'elle fuit,
Et avec elle tu t'entends,


D'aussi atteint que toi, elle ne trouve personne.


AFSÂNÈH:


"Quelqu'un d'atteint comme lui
Personne dans ce chemin glissant n'en a vu.
Ah! Depuis longtemps on dit ce conte:
De la branche un oiseau s'est envolé,


Est resté sur place, de lui, un nid.


Mais ces nids de partout
Sur les paumes des vents s'en viennent.
Des voyageurs sont sur ce chemin
Où dans le chagrin, avec chagrin, ils chantent...


Lui aussi fut un des voyageurs.


Auprès de cet antre en ruine,
De ce haut ciel et de l'étoile
Des années durant, ensemble vous étiez affligés
Des événements, le coeur déchiré, déchiré,


Lui te donnait des baisers, et toi à lui..."


L'AMOUREUX:


"Des années durant, ensemble vous étiez affligés,
Des années durant, comme accablés.
Mais une vague qui allait, perturbée,
Avait aux lèvres une histoire de toi,


Et ces lèvres imprimaient pour toi dans cette vague un sourire."


AFSÂNÈH:


"J'ai vu sur cette vague perturbée
Un champion courir à la hâte."


L'AMOUREUX:


"Mais,
J'avançais vers une belle
Aux cheveux emmêlés autant qu'une énigme,


Telle un tourbillon troublé."


AFSÂNÈH :


"Moi, en ce point du chemin caché,
Je traçais de lui un dessin sur l'eau. "


L'AMOUREUX:


"Ah! J'adressais des baisers de loin
À son visage, dans un rêve — quel rêve! — 


Avec quelles images magiciennes!


Ô Fassânèh, Fassânèh, Fassânèh!
Ô de ta flèche, moi, la cible!
Ô guérison du coeur, ô remède de la douleur !
Avec les pleurs nocturnes!


Avec moi, consumé, dans quelle affaire tu te trouves!


Qu'es-tu? Ô cachée aux regards!
Ô assise sur le passage
Des garçons, tous un gémissement aux lèvres!
Ton gémissement, lui, à cause des pères!


Qui es-tu? Qui est ta mère? Qui ton père?


Quand du berceau m'avait sorti
Ma mère, elle me disait ce récit de toi,
Sur moi elle imprimait ta couleur et tes traits,
L'oeil, tes attraits l'assoupissaient,


Je m'évanouissais, je m'effaçais, j'étais fasciné.


Alors que petit à petit je faisais mes premiers pas
À la poursuite des jeux enfantins,
Chaque fois que la nuit tombait,
Au bord de la source et de la rivière,


Intérieurement j'entendais ton appel...


Ô Fassânèh! N'était-ce pas toi,
Lorsque dans le désert
Je courais comme un fou, seul,
En sanglotant et en versant des larmes,


Toi qui essuyais mes larmes?

Lorsqu'ivre
Je répandais mes mèches au vent,
N'était-ce pas toi qui, en harmonie
Avec moi, sanglotais, te faisais mécontente,


Et jetais à terre le ciel?


Auprès des moutons, une nuit sombre
Je m'étais trouvé, le teint jauni, malade;
N'était-ce pas toi, ce spectre,
— Ce noir effroyable et étincelant -


Qui me faisait crier, de peur de toi?


Lorsque furent les sourires du printemps
Avec la verdure des ruisseaux,
Des rayons de la lune resplendissante
Au fond du rocher des montagnes,


Partout fête et bataille tu fus.


Le pauvre rossignol se lamentait.
Sur le visage de la verdure, la nuit posait la rosée.
Sur la face de cette lune-là, l'ardeur de l'amour
Comme la fleur du feu, faisait éclore des boutons de fièvre.


Tu écrivais toi aussi un récit...


De moi, un récit: Ô Fassânèh!
Es-tu inquiétude et compassion?
Mon coeur à l'anxiété attaché
Ou les yeux versant des larmes?


Ou Satan de partout repoussé?


Tu es, mon coeur, au plus fort de la bataille,
Et ainsi méconnu, anonyme?
Ou es-tu cette mienne essence qui ne cherchait
Ni prospérité, ni célébrité, ni renom?


Ou es-tu la fortune qui me fuit?


Chacun de lui te repoussa,
Ignorant que tu es éternel.
Qui es-tu — Ô toi de partout repoussé?
Avec moi le chemin n'a-t-il pas été amical?


Es-tu la goutte d'une larme ou le chagrin?


...

Traduction Mohammad Torabi© et Yves Ros©



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"Afsânèh" est un très long poème qui ne compte pas moins de 127 strophes.
Nous tenons à remercier la maison d'édition LGR (Librairie-Galerie Racine) 23, rue Racine 75006 Paris qui nous a autorisés à éditer ce poème.
Merci à Mohammad Torabi© et Yves Ros© pour la traduction de ce fragment d'Afsânèh.





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