Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud

(1854 - 1891)


(Français — Anglais)


53ko

***

Mémoire (Fantaisie)

I


L'eau claire; comme le sel des larmes d'enfance,
L'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes;
la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes
sous les murs dont quelque pucelle eut la défense;


l'ébat des anges; - Non... le courant d'or en marche,
meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d'herbe. Elle
sombre, ayant le Ciel bleu pour ciel-de-lit, appelle
pour rideaux l'ombre de la colline et de l'arche.


II


Eh! l'humide carreau tend ses bouillons limpides!
L'eau meuble d'or pâle et sans fond les couches prêtes.
Les robes vertes et déteintes des fillettes
font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brides.


Plus pure qu'un louis, jaune et chaude paupière,
le souci d'eau - ta foi conjugale, ô l'Épouse! -
au midi prompt, de son terne miroir, jalouse
au ciel gris de chaleur la Sphère rose et chère.


III


Madame se tient trop debout dans la prairie
prochaine où neigent les fils du travail; l'ombrelle
aux doigts; foulant l'ombelle; trop fière pour elle;
des enfants lisant dans la verdure fleurie


leur livre de maroquin rouge! Hélas, Lui, comme
mille anges blancs qui se séparent sur la route,
s'éloigne par-delà la montagne! Elle, toute
froide, et noire, court! après le départ de l'homme!


IV


Regret des bras épais et jeunes d'herbe pure!
Or des lunes d'avril au coeur du saint lit! Joie
des chantiers riverains à l'abandon, en proie
aux soirs d'août qui faisaient germer ces pourritures!


Qu'elle pleure à présent sous les remparts! l'haleine
des peupliers d'en haut est pour la seule brise.
Puis, c'est la nappe, sans reflets, sans source, grise :
un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.


V


Jouet de cet oeil d'eau morne, je n'y puis prendre,
ô canot immobile! oh! bras trop courts! ni l'une
ni l'autre fleur : ni la jaune qui m'importune,
là; ni la bleue, amie à l'eau couleur de cendre.


Ah! la poudre des saules qu'une aile secoue!
Les roses des roseaux dès longtemps dévorées!
Mon canot, toujours fixe; et sa chaîne tirée
Au fond de cet oeil d'eau sans bords, - à quelle boue?


Arthur Rimbaud

Memory

I


The clear water; alike the salt of childhood's tears,
The witnesses of women' bodies' storming by the sun;
silk, in crowd and pure lis stuffed, of oriflammes
at the foot of the walls some maid had to defend;


angel's gambol; _ No...the gold draught marching on,
drives its grassy, black, heavy, overall fresh, arms.
She is sinking, with the blue Sky by way of canopy, calls
out by way of curtains the shadow of the hill and of the arch.


II


Hey! The wet pane is holding its limpid broths!
Water is furnishing with pale and bottomless gold the
Ready coats. The little girls' green and run dresses
are arousing willows; there hence unbridled birds are jumping.


Purer than a louis, yellow and warm eyelid
marsh marigold _your conjugal faith, ô Spouse!
_ on midday sharp, through her dull mirror, is jealous_
onto the sky heat has turned grey _of the rose and fond Sphere.


III


Madame is standing too much upright among the next-by
meadow where yarns of work are snowing; fingers
holding the fan; pressing the umbels; too haughty to them;
children reading among the flowered greenery


their red morocco-bound books! Alas, He, alike
thousand white angels who separate from each other on
the road _ is going away from her over the mountain! She,
completely cold, and black, runs! after the left man!


IV


Nostalgia for the dense young arms of pure grass!
Gold of April moons in the bosom of the holly bed! Joy
of abandoned shambles alongside, prey
on August evenings making those rots germinating!


Shall she cry at present by the ramparts!
from the topy poplars the breath is exclusively for
The breeze. Then, there it is the glint less, spring less, gray
layer: An elderly fisherman, in his motionless bark, is struggling.


V


From that gloomy water eye's the plaything I can't gather hereby,
o still rowing boat! ho! too short arms! nor one
nor the other flower: nor the yellow that bothers me,
there-by; nor the blue one, friend flower of ashen coloured water


Ha! The powder of willows a wing is shaking off!
The roses for long, reeds have devoured!
My bark, constantly still; its chain pulled down.
to the bottom of that shore-less liquid eye_ backward what mud?


Translated by Gilles de Seze

***

Fêtes de la faim

Ma faim, Anne, Anne,
Fuis sur ton âne.


Si j'ai du goût, ce n'est guères
Que pour la terre et les pierres
Dinn! dinn! dinn! dinn! je pais l'air,
Le roc, les Terres, le fer.


Tournez, les faims! paissez, faims,
Le pré des sons!
L'aimable et vibrant venin
Des liserons;


Les cailloux qu'un pauvre brise,
Les vieilles pierres d'églises,
Les galets, fils des déluges,
Pains couchés aux vallées grises!


Mes faims, c'est les bouts d'air noir;
L'azur sonneur;
- C'est l'estomac qui me tire.
C'est le malheur.


Sur terre ont paru les feuilles :
Je vais aux chairs de fruits blettes,
Au sein du sillon je cueille
La doucette et la violette.


Ma faim, Anne, Anne!
Fuis sur ton âne.


Arthur Rimbaud (Août 1872)

The hunger fair

My hunger, Anna, Anna,
Flee away on Asina.


I do not appreciate any savor
But from ground and from stones.
Din! din! din! Din! Let us eat the air,
Rock, coal nuts, iron.


My hungers, have mary-go-round.Graze,
Hongers, The meadow of sounds!
Entice the cheerful venom
Of bindweeds;


Eat The pebbles a poor man is breaking
The old stones of churches
Shingles, son of deluges,
Breads leaning along, across the grey valleys!


My hungers are the bits of black air;
The bell ringer azure;
_Gnawing pains in my stomach.
It is Misfortune.


Over the earth leaves have surged up!
I am going for the fleshes of overripe fruit.
From the bosom of the furrow I gather
Lamb's lettuce and the violet.


My hunger, Anna, Anna!
Flee away on Asina.


Translated by Gilles de Seze

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Photo: "Souvenances" - Anse aux Meadows, Terre-Neuve, (juillet 2004) par Pier de Lune









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