Théorie de la subversion (2002)
de
Ricard Ripoll i Villanueva




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Théorie de la subversion (2002)

La mer, poursuivie en des paysages lointains, comme dans un rêve fuyant qui finit par gommer la cadence régulière des vagues sur les cadrans cruels des illusions. Bateaux de passion. De vie.


Salvador regarde de biais les eaux bleues de son écriture qui se nourrit du reflux des pensées. C'est un mouvement constant, d'aller-retour, de mots qui choquent, qui ouvrent des horizons, qui créent le hasard, qui inaugurent le rythme des amours impossibles.


La pureté des formes nées des volontés libres,
Le calme des heures tendues en attentes heureuses,
Une sorte de vibration qui s'accumule près de la peau
Et expulse les espoirs innocents.


Et le sens est une recherche. Salvador s'en rend compte lorsqu'il remarque une forte érection causée par la beauté de la Mer. Ecume future de sensations qui ont besoin de la main comme une écriture du corps. Aimer par les mots, comme prendre une vie à partir de caresses osées, comme se laisser porter par les coups de la jouissance, par la vague qui monte du dedans du corps et réclame la chaleur de la peau où déverser son sens. Pour savourer l'encre capable de créer la merveille. Salvador ouvre par le milieu sa plume et boit tout son liquide noir. Il boit sa propre vie, et plus tard, faisant acte de vampirisme, il l'expulsera sous forme de mots incohérents. Ejaculation de souvenirs. Anecdotes incompréhensibles. Sa raison est purement formelle.


Salvador proclame la création absolue pendant que l'eau l'arrache à une nuit épuisante:
- Il a senti la chaleur lui ronger la peau;
- Il a attendu dans des gares perdues la fuite des étoiles vers les tunnels illuminés par les étés sur le point d'éclater;
- Il a goûté des fruits inconnus, tombés d'avions qui fuyaient les guerres sempiternelles;
- Il a aimé des filles qui cachaient sous leurs jupes en papier des secrets qu'il n'avait jamais imaginés; et il leur a demandé l'heure en voyant que la nuit restait imperturbable,
- Il a crié, il a pleuré, il a menti: et quand il a senti la vibration des souvenirs sur son coeur fatigué, explorant des inconsciences lointaines, il a lancé de franches insultes qui se sont perdues dans les rivières;
- il a marché près des ravins, à la recherche de fontaines, en courant le risque de s'enfermer dans les cellules d'indifférence qui l'attendaient sur l'autre versant de la montagne


Salvador laisse l'eau rebondir, goutte à goutte, sur le fond blanc de la baignoire et, au vol, en attrape une sous forme de métaphore. Au fond de la goutte vit un monde plein de sens. Un moment il pense que sa vie dépend d'un coup de fortune, comme si chaque pas amorcé était la réaction d'un pari antérieur. Et même, il pense que quelqu'un, au-delà de son intimité, le guette pour décider la marche à suivre, comme si on l'observait pour savoir comment le jeu continue. Il voudrait abolir tous ces plans diaboliques, briser toute organisation supérieure, en décidant de ne pas initier le pas prévu mais un pas opposé. Mais comment pourra-t-il savoir si celui qui le contrôle n'a pas tout prévu, ou bien s'il agit, justement, en fonction de ses paradoxes? Salvador ferme le robinet et s'approche, encore tout mouillé, de la table de la salle à manger. Il écrit sans pauses: des poèmes, des récits, des dialogues invraisemblables, des textes fragmentaires...


Le sang est devenu un coussin pour les aviateurs qui ont abandonné, affolés par le vacarme, les habitacles douillets pour se fracasser contre les parois des falaises. Salvador manoeuvre, au milieu de nuages d'acier, en évitant la dureté des miroirs surgis du vide. C'était une multitude de mirages, un tas d'empreintes contre l'horizon, qui se terminaient en espoir après de longues heures de vol. Ecoeuré par l'immense fatigue qui ne lui permet pas de regarder tout droit, notre héros, tel un homme approximatif, ferme ses yeux vengeurs, laisse son regard sur le coin d'un fauteuil, à moitié rongé par la fine bouche des rats, et s'endort. Ce qui suit est une pure merveille. Comme si les siècles avaient attendu pour manifester leur lourde charge, on entend le tonnerre qui naît dans les vallées perdues, diffusant les mille échos des fraternités oubliées. Salvador survole des paysages de sable, alors que les dunes, comme des espérances de vagues brisées au fond des années, croissent jusqu'à former des tremblements de terre dans les grottes où attendent les ennemis. La guerre a commencé: Salvador met son casque, les yeux fermés, et tend une main afin de sentir le froid qui a congelé les ailes de la machine. Il ne voit pas plus loin que le vacarme du moteur qui est capable de réveiller les armées les plus étourdies.


Salvador voudrait déshabiller Mado, il voudrait la voir nue; mais il s'imagine la scène comme un impossible. Elle s'approche de lui et laisse tomber un à un, en lignes droites, de larges pans de sa peau. Chaque morceau forme le chapitre d'une histoire que Salvador écrit la nuit, quand Mado défait les draps d'inconnus qui viennent de la croiser dans des couloirs oniriques. Ni Salvador ni Mado ne peuvent pourtant se trouver: seules se trouveront les images que tous les deux s'inventent, l'un contre l'autre, en dépit de toute norme de convivialité. Ils s'aiment dans la distance, avec un amour fort et désespéré, comme s'ils vivaient dans des mondes séparés, entre des feuilles antagoniques, dans des espaces intermédiaires qui, à force de s'opposer, ont créé la lézarde par où s'échappe le sens de leur rencontre. Ils cherchent les métissages de ce sens, sans aucune origine, sans transcendance, rien qu'une flèche qui pointe vers le futur. Salvador sait que le destin s'écrit à coups de rencontres, à force d'hésitations au carrefour des douleurs, de façon insistante.


Il ouvre la fenêtre. Un air violent vient de rentrer qui transporte des feuilles tombées de livres essentiels: les voyelles de Rimbaud dessinent le corps de Mado; les chiens du Comte de Lautréamont, poursuivis par un albatros noir, aboient devant la page blanche de Mallarmé. Entre rêves exquis et cadavres ésotériques, Mado commence la danse des carnavals interdits. Son sexe provoque des cataclysmes, des cascades de sentiments, des envies qui poussent dans les sépultures anciennes, des rigidités inattendues, et des voyages au fond de l'abîme. Salvador prend note de tous les incidents sur le cahier de ses angoisses. Et s'il était possible de trouver Mado? Un doute le menace: continuer à représenter une passion feinte ou affronter l'inévitable en pénétrant le secret des vérités indélébiles?


Salvador prend sa moto et s'éloigne de la peur.


La tension de l'écrit se confond avec la turgescence de mon sexe quand Mado s'allonge sur le tapis de fleurs. La nature entoure, comme une gousse, son corps délicat. Près de son bulbe une fine membrane protège le pistil. Je la regarde, et son corps se visse en laissant que la corolle évoque des épaisseurs de rêves. Près de la tige, entre des pétales d'illusions, sa main experte attend la promesse de futures résines. Mon oeil crée les étincelles qui, bientôt, incendieront sa touffe, et la laisseront plus nue que la nuit. En moi croît l'espoir d'un jet qui, sur la page, illuminera avec des projets infinis le corps de Mado.


Si vous ne voulez pas me croire, allez-y voir vous-mêmes !

Ricard Ripoll i Villanueva©




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Music "where my angel is" by Bill Sandy
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Dernière modification de ce document: 30 mars 2004