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Mon identité poétique
Sous les scintillements de la nuit constellée d'étoiles, je caracole sur ma
blanche cavale. La neige soulevée par les sabots de l'animal tourbillonne
dans leur sillage, entraînée par le vent. Parfois la poudre fine projetée
en l'air m'enveloppe en formant tout autour de moi des myriades d'éclats
argentés et semble un instant se confondre avec les poussières célestes
qui luisent au-dessus la sainte et éternelle Russie...
Je suis le fils de la toundra, l'enfant des neiges, l'héritier des plaines
glacées, le chantre des pays d'hiver, le vivant grain de givre des terres gelées.
Je n'ai pas vraiment de nom, mais je suis l'originel Cosaque.
Depuis des siècles je sillonne inlassablement les étendues sans fin
de ce monde de solitude et d'écume, ainsi qu'un immortel cavalier.
Je suis le reflet incarné des impérissables légendes nées de ces espaces
infinis, et c'est pourquoi je ne puis moi-même mourir.
Toutes les nuits j'erre à n'en plus finir, heureux, dans cet univers
immaculé, franchissant des lacs gelés, traversant de vastes et denses
forêts, parcourant la steppe à la poursuite de l'horizon, toujours
en quête de chevauchées fantastiques, toujours avide de vent, d'étoiles,
de neige et d'ivresse.
Toutes les nuits ma monture m'emporte vers ces neiges lointaines
inconnues des hommes. Je n'ai pas d'autre but, pas d'autre joie,
pas d'autre destin que de chevaucher la nuit dans les immensités
gelées de ces terres fabuleuses. Je ne mange pas, je ne bois pas,
je ne dors jamais et je suis plus vivant qu'un prince. Je puise mes
forces dans la contemplation des grands froids.
Je suis l'Ange de la Russie.
***
Un rêve éveillé.
Lors d'une promenade nocturne à cheval, une étrange aventure m'est arrivée.
Je filais à molle allure sous la lune, bercé par le son suggestif des sabots
de ma monture dont l'écho résonnait avec poésie dans la campagne.
Mélancolique, je me mis à songer à l'improbable aimée qui tardait à venir.
Mais bientôt assoupi par le pas alangui de l'animal, je posai la tête
contre sa nuque généreuse. Le doux Morphée m'emporta bien vite, tandis
que je demeurai à demi couché sur le cheval qui cheminait toujours.
Et le songe prit le relais de la rêverie amoureuse... Mais la vision onirique
prit corps, tournant à la féerie, et je crus enfin rencontrer ma belle pour de bon:
Elle marchait à mes côtés, se métamorphosant imperceptiblement en une jument
superbe: ses cheveux d'or se changeaient en crinière et sa robe claire épousait
ses chairs. Je la montai, tout ému, et elle m'entraîna aussitôt dans une
chevauchée impétueuse pour prendre son envol vers l'astre de nuit.
Crinière au vent et bouche écumante, elle se lançait dans les airs
en hennissent frénétiquement. Mes éperons étincelaient au clair de lune,
son crin ondulait fièrement, le vent frais giflait ma face échevelée, et
nous étions tous deux ivres de joie!
Je m'étourdissais dans ce saut vertigineux, les doigts agrippés à
sa crinière en bataille! Le zénith atteint, dans un long hennissement
qui la fit se cabrer avec grâce sur le fond des étoiles, elle communiqua
à la lune son bonheur de sillonner le firmament à mon côté, elle cavale
ailée, moi baladin sidéral.
Enfin, dans un furtif tourbillon nous disparaissions vers les étoiles.
Reprenant mes esprits, je m'aperçus que je m'étais égaré durant mon
bref sommeil sur le dos du cheval qui, impassible, avait continué sa
marche. Et, retournant sur mes pas, je fixais la lune qui éclairait
mon chemin, songeur, dubitatif. Emu....
***
Adieu.
Adieu donc, chère amante. Adieu ma mie, jamais nous ne nous reverrons sur
cette terre. Je t'aimais, mais tu es partie. C'est ainsi, c'est le destin et
je n'ai pas de haine. Juste un immense chagrin. Mais le temps saura bien
réparer, en partie, la blessure. Huit années durant nous nous sommes aimés,
plus ou moins bien, et plutôt mal vers la fin. Je vais tenter de t'oublier.
Je ne verrai plus tes sourires, je n'entendrai plus le son de ta voix, je ne
baiserai plus tes lèvres, tu ne seras plus à moi. Je ne refermerai plus
paisiblement ma main sur la tienne aux heures douces de l'existence, et une
pluie froide traversera mon âme lorsque, plein de dépit, je serrerai le
poing nu dans ma poche, trop conscient du trésor perdu. Et le muet fracas de
cette averse glacée en moi remplacera le son familier de tes rires.
Je tenterai de me consoler à travers les plaisirs de ce monde. Ces illusions
de félicité me feront mieux oublier ma douleur. J'irai chercher d'autres
ivresses, d'autres saveurs à la vie, pour ne plus sentir ce goût amer du
bonheur révolu. Adieu Isabelle, adieu et essaie d'être heureuse. Moi je pars
de mon côté, à l'opposé de tes pas. Nous devons nous dire adieu, n'est-ce
pas? Allons, il me faudra du courage pour continuer le chemin sans toi.
Il le faudra bien pourtant. Puisque tel est le bon vouloir du destin. Je
vais regarder droit devant moi, et faire face à la vie sans me retourner. Tu
ne verras pas mes larmes, tu n'auras aucun écho de ma douleur. On fera comme
si on était deux étrangers l'un pour l'autre. Ce sera plus facile.
Souhaite-moi quand même d'être fort Isabelle. Des forces, j'en aurais
besoin. Ma peine est profonde, terrible, sans limite. Mais c'est la vie.
C'est la vie. Adieu Isabelle. Adieu. Ne te retourne pas surtout, tu
souffrirais toi aussi, malgré tout. Va! Va faire ta vie puisque tu ne
m'aimes plus assez pour rester. Et maintenant laisse-moi seul avec mes
larmes. Va, et sois heureuse sans moi.
Raphaël Zacharie de lzarra
***
Marianne
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Le samedi 27 mai 2000
Je n'entendrai pas sonner le glas. Et pour cause: c'est pour moi qu'il
résonnera dans la campagne affligée, par une triste journée de pluie.
Vous serez là, recueillie auprès de ma chère dépouille déposée dans
l'humble église. Un cierge brûlera à ma droite. L'odeur d'encens embaumera
ces lieux paisibles, et vos larmes seront aussi discrètes que la fumée
s'élevant dans l'air figé et frais de l'édifice. Le silence sera la
musique mortuaire de ce deuil et votre chagrin, infini mais pudique,
sera l'hymne secret que vous me dédierez.
Mon corps étendu narguera votre inutile amour. Cet amour impuissant
à me faire revenir à la vie. Mon visage, émacié par le masque étrangement
serein de la MORT, interrogera les fresques décrépies et sans valeur du
plafond de l'église. Vous serez là, questionnant en vain ce cadavre glacé,
pétrifié. Vous me prendrez la main avec courage, et vous étonnerez qu'elle
soit froide dans votre main chaude et sans réponse à cette décente étreinte,
si peu accoutumée que vous serez à l'idée de la mort, de MA mort...
Oui, ce sera mon corps, mon cadavre, ma dépouille, gisant sans se plaindre,
sans révolte, sans peur, sans plus de haine ni d'amour. Vous chercherez
à comprendre, et il n'y aura rien d'autre à comprendre que le fait de ma mort.
Je serai effectivement mort, bel et bien mort. Aussi mort que le sont les pierres,
les tombes et les ruines. Vous pourrez pleurer, prier, défier le Ciel et tous
ses anges, rien n'y pourra faire: mon corps s'en ira en poussière et nul ne
le verra plus jamais. Il sera déjà sur le chemin d'un irréversible anéantissement.
Vous passerez vos doigts contre mon visage de pierre, en signe d'adieu. Et
il demeurera impassible, indifférent à votre ultime caresse. Mort. Je serai mort,
mon cadavre sera la preuve de cette réalité suprême. Je serai dans le même état
que les statues de plâtre peintes de cette modeste église de campagne. Inerte.
Comme un objet, comme un caillou, comme du sable anonyme. Sans vie, sans nom,
sans chaleur.
Le cierge continuera à brûler en silence dans l'église sombre. Dehors
la pluie de mars, triste, lente, lancinante, tombera d'un ciel plombé.
Nulle âme ne s'attardera dans les rues en ce jour de deuil, en cette saison de mort.
Vous serez seule dans l'église. Seule avec cette chose vidée de vie. Parfois
le cierge jettera quelques pâles lueurs contre mon visage à jamais endormi,
et ces reflets de flamme lui donneront l'illusion d'être en vie. Vous vous
attarderez un peu sur ces éclairs dérisoires, cherchant un réconfort, un signe,
un sens, une ultime et mystérieuse explication. Mais la flamme mouvante du
cierge continuera à brûler en vain et son humble clarté, dénuée de sens,
glissera sur mon visage et ira s'accrocher ailleurs.
Vous finirez par comprendre qu'il est inutile d'attendre, d'espérer,
de comprendre. Vous sortirez de l'église avec un incommensurable sentiment
d'abandon, d'absurdité. Vous vous retrouverez seule dehors sous cette pluie mortelle, désolante. Et je ne serai plus là pour vous aimer. Je ne serais plus avec vous. Plus jamais. Plus jamais.
Et vous serez seule, seule. Et vous me chercherez. Et vous ne me trouverez pas.
Jamais. Parce que je serai mort. Mort. Mort. Définitivement. A tout jamais.
Raphaël Zacharie de lzarra
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La beauté d'une pauvresse.
Vous êtes belle lorsque sur votre visage souffle le vent, qu'il déclot vos
lèvres, fait trembler vos cils et agite vos frisures, comme s'il était votre
amant, fou et caressant. Vous êtes belle à mes yeux, vous la dédaignée des
riches, des citadins et des coeurs sédentaires. Vous avez la chevelure
italienne, le regard ombreux et la bouche tentatrice. Vous êtes née de la
terre, avec l'éclat du marbre sur la peau, la senteur des bois dans les
cheveux, la pluie sur le front et un peu d'or dans le coeur. Et si vos
pieds sont nus, c'est que votre pas demeure libre, sans attache. Libre comme
vous, fille des nuages, enfant du soleil, fleur nomade.
Je ne rougis point de votre habit déchiré, ni de vos chevilles cendreuses,
ni de votre coiffure de broussaille qui se délie sous la brise, et qui met
tant de grâce sur vos traits insouciants... On vous appelle va-nu-pieds,
voleuse ou bien souillon. Pourtant vous avez la beauté naturelle de l'ange.
Vous chantez de chemin en chemin, le coeur aussi léger que l'air, et dites
la bonne aventure avec plein d'ingénuité dans l'oeil, un sourire d'enfant sur
les lèvres. Vous êtes l'Esméralda incarnée: danseuse vagabonde, créature
errante, ballerine sans semelle, cavalière des pavés. Vous êtes liberté,
danse, poussière, cheveux fous, chants lancés aux nues, airs perdus dans
l'azur et rires emportés par le vent. Eternel baladin, vous êtes l'enfant
de la Bohème.
Vous êtes passée, et je n'ai jamais pu vous oublier.
Raphaël Zacharie de lzarra
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Les vitraux de Chartres.
Sachez donc que dans mon imagination ardente et malade il est des lieux
secrets où je puis vous retrouver en toute heure Marianne. Ces endroits,
véritables oasis intimes, splendides, admirables, éternelles, ce sont mes
souvenirs des cathédrales. Ces édifices ressurgis de ma mémoire, et qui
forment un tangible imaginaire, sont mes refuges les plus sûrs en ce monde
agité. C'est là, dans les tréfonds somptueux de mon coeur en proie aux
mélancoliques réminiscences, parmi des colonnes jaillissantes, sous des
voûtes élégantes à l'extrême, entre des rangées hautes de vitraux, que
m'apparaissent vos traits soudainement graves. Désireux de fuir les
bassesses de ce monde, les yeux fermés je me glisse dans l'ombre sanctifiée
de cette cathédrale en souvenance pour vous rejoindre... Alors,
bien ancré dans mes rêveries, je laisse libre cours aux fantaisies qui me
prennent sur le moment, et qui m'emportent plus loin que les admirables
hauteurs gothiques. Voici un exemple de ces fantasmagories ascensionnelles:
J'imagine que nous sommes seuls, vous et moi, dans ce sanctuaire de pieuse
beauté. Dehors la saison ne m'importe plus, tant je préfère au soleil cru
(qu'idolâtrent les jouisseurs impies) le jour transfiguré diffusé par les
vitraux. La foule hérétique peut bien danser, boire ou chanter, seuls
valent à mes yeux le silence des pierres et le bruit discret de nos pas en
cette maison de paix. Le reste du monde ne me préoccupe pas en ces moments
où je flâne sous les ogives en votre compagnie. Et ma rêverie se poursuit.
A genoux à vos pieds, je lève les yeux vers votre visage qui se baisse sur
moi, plein de tendresse, de bonté et de beauté. A l'arrière plan resplendit,
éblouissante et majestueuse, la rosace de la cathédrale. Je demeure un
instant en extase devant ce tableau impromptu fait de votre visage et de la
mosaïque de verres multicolores, où vos traits se croisent avec la lumière
dans une perspective inattendue qui donne une féerie particulière à votre
regard, à votre face dont les contours bien découpés se détachent sur ce
fond de clarté.
Puis peu à peu votre visage se morcelle, se disperse de manière
surnaturelle, avant de s'évanouir... Devant un tel prodige je ne suis
nullement effrayé, mais mon émotion est grande cependant, et front contre
terre je verse les larmes pures de la joie onirique, mystique. Une fois mon
émotion versée, toujours agenouillé, je relève la tête et je constate que
vous avez mystérieusement disparu. Mais aussitôt je reconnais vos traits
transposés dans les éclats de lumière de la rosace, radieux, glorieux,
pleins de magnificence.
Et je demeure là, confondu et émerveillé à la fois, seul dans l'immense
cathédrale face à votre regard incrusté dans le vitrail de la rosace, oeil
unique dans lequel je vous vois toute entière, et qui à partir de maintenant
semble scruter pour l'éternité mon âme éperdue d'amour.
Raphaël Zacharie de lzarra
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Le convoi
L'humble convoi s'ébranle dans la brume. Un vent d'automne soulève quelques
feuilles mortes qui tourbillonnent autour des visages, puis retombent aux
pieds des marcheurs, dont je fais partie. Le ciel est gris, plombé, et le
froid pénètre les coeurs en deuil. Les pas sont lents, pesants, feutrés. Le
silence de la troupe est inhabituel, c'est un silence de choix qui fait
deviner les mots intérieurs qui n'ont jamais été dits. Les regards sont
pénétrés, les fronts baissés, et les mines affligées. De temps à autre des
sourires dignes et discrets s'échangent, entre deux murmures. La scène est
pénible, désagréable, douloureuse. Pourtant durant ces quelques minutes
sombres et solennelles, un ange passe.
Un bref moment de pure poésie, descendue de je ne sais quel ciel énigmatique
de mon âme témoin, transforme ce tableau tragique et me le montre sous une
lumière inattendue. Tout semble irréel, doux et lointain, idéal et serein.
Comme si les suiveurs du pauvre convoi étaient subitement désincarnés, hors
du temps et du monde réel, évoluant dans un univers à part fait de lueurs et
de mystère, de beautés étranges et d'émois inconnus. Je vois alors une
troupe d'êtres célestes escorter une étoile jusqu'au seuil du firmament pour
lui dire adieu. Les visages qui m'entourent n'ont plus de nom. La poésie
universelle a transfiguré les êtres et les choses. Et à travers les larmes
j'entrevois le pur cristal de cette vérité poétique révélée.
Le gouffre ouvert à mes pieds ne m'effraie pas, et la vue de cette chose qui
gît au fond n'a point ce goût amer que j'avais tant redouté. J'y lance
quelques chrysanthèmes séchés, étonné par la sérénité inattendue de mon
geste. Au passage d'un vol d'oiseaux au-dessus cette triste assemblée,
quelques têtes se lèvent au ciel. Tout est fini.
On vient de mettre un ami en terre.
Raphaël Zacharie de lzarra
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