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Marianne,
Qu'expire aujourd'hui votre coeur éploré: je viens de vous voler votre unique amant.
Mais vous n'en vouliez pas vraiment, je crois? Vous lui
avez craché au visage, vous avez bafoué l'amour sincère qu'il vous portait,
vous vouliez abuser des vrais sentiments qu'il éprouvait pour vous,
vous vouliez jouer avec lui, pour le mieux piéger ensuite dans son propre
jeu alors qu'il n'y voyait déjà plus rien, aveuglé par les sentiments réels
nés dans la foulée. Vous avez manqué de discernement Marianne: ses sentiments
si purs avaient pris le pas sur le simple jeu... Ce rêveur, cet idéaliste, ce "déséquilibré", cet énergumène croisé un jour dans une maison de campagne,
puisque vous le négligez et le manipulez de manière si éhontée, il est pour moi.
Il m'intéresse beaucoup ce jeune garçon...
Je suis votre plus grande rivale Marianne. Je ne rends jamais ceux que je prends,
sachez-le bien. Je suis la plus belle de toutes les amantes, et aucun
jouvenceau ne sait me résister dès lors que se pose sur lui mon regard
d'amoureuse, tant mes yeux noirs et mon sourire éclatant fascinent...
Raphaël ne songe plus à vous, il est à moi désormais. Il vous a oublié,
croyez-moi. Je suis la plus belle, la plus amoureuse, la plus souveraine
Amante vous dis-je! Plus ils sont jeunes et inconscients, plus ils me rendent
hommage. L'amour que je voue à cette jeunesse est éternel, sans fin, sans faille.
Ce matin j'ai posé mes lèvres sur celles de votre amant dédaigné, moqué,
et mon baiser a scellé à jamais notre union. J'ai emporté, bien serré
contre mon coeur, ce nouvel amant à la peau si douce. Dieu! Qu'il était
blême ce visage qui me regardait en face... Qu'il était émouvant ce regard fixe,
figé, pétrifié par le Grand Amour qui venait le chercher au bord du lit!
C'est ainsi que je les préfère mes amants. Sachez que j'ai passé la main
sur le visage de votre Raphaël, et à cette première caresse se sont closes
ses paupières. Désormais il m'appartient corps et âme.
Je suis venue vous témoigner cet amour fou entre moi et Raphaël. Nous
nous sommes unis dans une infernale volupté, Marianne. Une étrange volupté
faite de larmes et de soupirs, d'effroi et d'abandon. Soyez donc jalouse
à mourir parce que je l'ai possédé de la tête aux pieds. J'ai promené
mes baisers partout le long de sa chair rigide, mes caresses ont exploré
le fond de ses entrailles pacifiées, et ma voix caverneuse a bercé son
coeur vidé de chaleur. Il faut vous dire Marianne que je ne nourris mon
coeur que des plats froids de l'amour. Mon royaume est de glace, ma terre
est d'ombre, et mon lit est, vous l'aurez déjà deviné, de marbre. Vous
n'ignorez plus qui je suis à présent.
Votre ancien courtisan est à moi aujourd'hui. A moi, et à moi seule.
Je l'aime, et je le tiens bien contre moi, mes bras serrés autour de
son corps inerte, plus fortement que si c'était des bras d'acier, et
je ne vous le rendrai jamais.
Jamais.
Signé: votre belle et puissante rivale, Madame la MORT.
Raphaël Zacharie de lzarra
***
Dialogue ultime
— Suis-moi Raphaël, à présent tu as atteint l'âge. Ton heure est venue.
— Madame, voyez comme je suis jeune. Mon front n'est pas ridé encore, les
femmes n'ont pas épuisé mes ardeurs et mon coeur est assez alerte pour aimer
au moins cent ans. Mon heure n'est pas venue, non. Passez votre chemin, vous
feriez mieux. Il y en a assez parmi tous les déshérités qui vous supplient
de les emporter. Laissez les autres vivre en paix.
— Ta vie m'appartient Raphaël. Tu es jeune dis-tu, pourtant ton coeur a
assez aimé, il me semble. Assez pour avoir voulu mourir d'ailleurs, t'en
souviens-tu? Il n'y a pas si longtemps. Tu ne pourras plus aimer comme tu
l'as fait. L'amour est un poison pour toi: à petite dose il te tue peu à
peu, il te détruit insidieusement parce qu'il te déçoit. A forte dose il te
terrasse, il te pousse à toutes les folies. Et tu m'appelles. Tu m'appelles
quand il est indolent, imperceptible et insipide, et tu m'appelles quand il
est violent, fiévreux, sanglant. Si l'amour est fait pour la vie, alors tu
n'es pas fait pour l'amour. Et si la vie est faite pour l'amour, tu n'es pas
non plus fait pour la vie. Tu ne sais pas plus aimer que vivre: tu ne fais
que perdre ton temps. Ton oisiveté est la preuve de ton inutilité. Viens, tu
es à moi, je suis ta fiancée. Tu pourras m'aimer selon les lois si austères
de ton coeur. Et je saurais t'aimer de ce semblable amour, moi. Sois-en
persuadé.
— Madame, vous êtes vieille et laide, votre voix est rauque, vos appas sont
flétris, votre sourire est fané, vous n'avez rien pour séduire un jeune
garçon comme moi. Si vous me désirez si fort, moi je ne veux certainement
pas de vous.
— Raphaël, tu aimes d'un amour morbide. Et tu appelles cela le romantisme,
la poésie, le romanesque... Tu aimes la mort, le sang, la souffrance, la
beauté de la laideur. Tu te dis toi-même esthète de ces choses si âpres. Je
suis donc faite pour toi. Suis-moi et aime-moi, toi qui aime toutes ces
noirceurs tu ne seras pas déçu, crois-moi.
— La vieille, je ne vous aime pas. Votre visage est tout de hideur, vos
mains ne sont guère mieux, et ce que vous tenez entre celles-ci me fait
horreur, me répugne, m'épouvante. Vous voulez vous unir à moi dans une
étreinte abjecte, mais j'ai assez de force pour vous repousser. Que
pouvez-vous contre moi? Je suis jeune et vigoureux, et je ne vous laisserai
pas m'emporter dans votre lit de marbre! Je n'hésiterai pas à vous rudoyer
comme un ivrogne, à vous jeter comme un chien galeux, à vous brusquer sans
aucun ménagement si vous vous approchez de moi.
— Raphaël, mon visage te plaît: c'est le visage blême, blafard, livide,
exsangue du romantisme ultime que tu as tant chanté à tes amantes. Tu aimes
mes yeux. Ce regard noir et sans fond qui fixe le néant te charme, je le
sais. Tu aspires à la caresse froide et osseuse de mes mains décharnées. Ma
voix caverneuse est une berceuse pour ton coeur glauque. Tu m'aimes en
réalité, alors que tu voudrais tant te le cacher à toi-même. Mais il est
trop tard Raphaël, tu m'as appelée et je suis venue. A présent prends-moi la
main, n'aie pas peur. C'est aujourd'hui que la grande rencontre devait
arriver. Nous allons nous aimer toi et moi. Pour l'éternité.
— Madame, votre amour sans fin est un amour pour désespérés et je n'en suis
pas à ce point. Je ne prendrais pas votre main. Je ne veux pas me fiancer
avec une si éternelle amante. Vous ne me séduisez pas, n'approchez pas de
moi. Allez-vous-en, partez, oubliez-moi.
— Raphaël, tu ne veux pas de moi et pourtant je te veux, moi. Aujourd'hui
est un jour de fête pour moi. Cela fait longtemps que je t'aime en secret.
Je sais qu'aujourd'hui nous allons nous unir toi et moi. Allons, prends-moi
la main. Et laisse-moi t'embrasser, mon amant. Parce que je t'aime. Je
t'aime. Et tu sais combien je t'aime, n'est ce pas?
— A en mourir, je sais.
— A en mourir, bien sûr.
— Vous ne m'embrasserez pas, la sorcière.
— Raphaël, déjà mon baiser sur ton front s'est posé. Tu m'appartiens depuis
ce jour. Je vais donc te prendre la main, et tu me suivras. Puis je baiserai
tes lèvres. Alors tu m'appartiendras totalement, parfaitement, infiniment.
Ainsi sont les choses.
— Et depuis quand avez-vous baisé mon front, vieille hideuse?
— Depuis le jour où tu as mêlé ton sang avec ta dernière amante, Raphaël.
Cette tache de sang égarée sur ton front, c'était ma signature: le baiser
de la MORT.
Raphaël Zacharie de lzarra
***
Vous m'avez tué.
Mon cadavre étendu sur les dalles froides de la cathédrale s'est déjà vidé
de sa chaleur. La lame assassine gît non loin de mon corps. Mes yeux ouverts
et inexpressifs fixent les voûtes plongées dans la pénombre. Il s'agit bien
de mon cadavre. Ce sont bien mes yeux qui sont ouverts sur le néant, c'est
bien mon sang qui tache mon flanc, c'est bien ma plaie qui bée. Vous m'avez
tué, oui.
Vous avez plongé la lame profondément dans mon corps, et mon coeur déchiré
s'est tu pour toujours. Jamais plus il ne battra. Vous m'avez tué. Je suis
mort. Je n'existe plus.
Que vous reste-t-il, meurtrière que vous êtes? Que vous reste-t-il à aimer
à présent que je suis mort, à présent que vous avez tué le cher objet de
votre amour?
Je vous ai tendu l'arme dans un ultime geste de provocation et vous avez été
jusqu'au bout de votre logique. La lame du poignard a servi votre cause
désespérée et me voilà donc mort. Jamais plus je ne vous dirai des mots
d'amour Marianne. Il ne vous reste plus rien que des souvenirs.
Alors, criminelle passionnée, vous commettez l'odieux blasphème, au nom de
l'amour. Vous vous approchez de mon corps, de mon cadavre, de ma dépouille,
de ce macchabée déjà froid qui me ressemble tellement... Mes lèvres bleuies
par le masque glacial de la MORT sont rigides. Vous approchez votre visage
de mon visage de pierre. Pas un souffle ne sort de ma bouche. Vous approchez
encore...
Vos lèvres chaudes effleurent mes lèvres mortes.
Puis imperceptiblement elles se referment sur ma bouche à jamais close. Vous
venez de m'embrasser. Vous venez de voler un baiser à un mort, ce mort qui
de son vivant n'avait jamais voulu, par scrupule, par honnêteté, par
loyauté, vous accorder ce baiser.
Et j'emporte la caresse de vos lèvres dans la tombe.
Raphaël Zacharie de lzarra
***
Une visite à la morgue
Ca y est, maintenant tu es mort Raphaël. Bel et bien mort, et plutôt deux
fois qu'une. Regarde-toi une dernière fois, ou plutôt regarde ton cadavre
pour la première fois. Il est là, sous toi. Tu as vu, c'est le tien, c'est
ton cadavre. Et il est déjà froid. Tu es mort Raphaël.
Regarde, tes yeux sont clos pour l'éternité. Ton visage impassible, bientôt
voué à la poussière, est le visage d'un mort. De la Mort aussi. Sur tes
lèvres muettes on dirait un sourire. Mais non, c'est le rictus de la mort.
Tu n'es plus, ta dépouille est étendue. Tu es devenu un gisant. Et comme
tous les gisants, la terre sera ton lit de mort. Tu es comme un roi aussi.
Comme eux tu gis, pauvre mortel que tu es... C'est vrai que tous les
cadavres sont égaux. Es-tu heureux? Regarde ta bien aimée qui se penche sur
ton visage sans vie, elle fixe tes yeux morts. Elle s'imagine peut-être que
tu vas les ouvrir juste pour elle... Mais non, tu ne bouges pas, tu n'es
plus qu'un cadavre.
Tu es devenu un mort maintenant, tu es content? Tu vas être célèbre un jour
durant. Ce sera ton heure de gloire en somme. Ils seront tous là pour toi.
Tes amantes te pleureront. On regardera ce macchabée qui porte le nom de
Raphaël, et on le chérira mieux que le corps d'un vivant. Tu seras touché
une dernière fois par des mains de femmes. Témoins de tes amours révolues ou
en cours, ces maîtresses d'un jour ou d'une éternité te rendront hommage.
Évidemment ta mie officielle sera aux premières loges. Elle sera l'invitée
d'honneur en quelque sorte.
Mais pour l'instant tu es dans la chambre froide. On va préparer ton cadavre
pour les noces: tu viens de te marier avec la Camarde. Pas très jolie ni
toute jeune ta dernière amante, il faut le reconnaître. Ca ne sera pas ta
plus glorieuse conquête, c'est vrai. Mais tu n'as pas le choix Raphaël. Il
faudra désormais partager ta couche avec cette éternelle ricaneuse, piètre
épouse pour les plaisirs mais infiniment fidèle envers ses élus: elle
n'abandonne jamais ceux qu'elle prend dans ses bras. Au moins tu ne pourras
pas te plaindre qu'elle te dise adieu un jour. Avec elle c'est pour
toujours.
Sens-tu la main de ta chère éplorée sur ton corps inerte? Non bien sûr,
mais tu la vois d'ici. Elle devait t'aimer beaucoup pour ainsi baiser ta
chair froide. Les lieux sont plutôt sinistres pour ce genre de débordement
amoureux... En retour tu lui témoignes d'ailleurs toute ta froideur. C'est
dire la mesure de ton flegme. Jusqu'au bout tu auras été un imperturbable
amant. Aristocrate, hautain, plein de morgue. Mais attachant.
Ta vie est maintenant terminée Raphaël. Ton cadavre est bien rangé dans le
tiroir blanc de la morgue, aligné comme un soldat. Tu as presque fière
allure dans ton irréprochable rigidité. D'ailleurs ton costume te va à ravir
: il n'y a pas un pli. Pour une fois tu es élégant: tu te tiens bien. Ta
fiancée te regarde dans la fraîcheur de ta mort. Tu as encore bonne mine.
Mais elle te reverra aux funérailles. Espérons que tu feras aussi bonne
figure.
Une main vient de pousser le tiroir frigorifique.
v
On ferme!
Raphaël Zacharie de lzarra (29 mai 2002)
***
Un dialogue étrange.
— Qui donc gît dans cette tombe, elle n'a pas de nom?
— Cette tombe n'a pas de nom en effet. De plus elle est vide.
— Vide? Elle m'a l'air bien apprêtée cependant.
— Madame, qui que vous soyez, sachez que cette tombe est bel et bien vide.
Le mort se fait désirer. Il traîne en chemin.
— Ne serait-ce pas Raphaël, ce mort qui fait des siennes?
— C'est bien lui, effectivement.
— Alors sachez que c'était mon amant et que ça ne m'étonne pas de lui. Je
suis tout de noir vêtue, mais ne suis pas la reine de la mort. Je ne suis
pas la Camarde. Je ne suis pas cette faucheuse hideuse, non. Je fus
seulement l'amante de ce mort et je suis étonnée qu'il n'ait pas son nom
gravé au haut de cette tombe.
— Madame, qui que vous soyez, amante d'un vivant ou d'un cadavre, souffrez
que le défunt a désiré faire graver les noms de ses amantes au sommet de sa
pierre tombale. De plus le mort est tout frais, en général on s'occupe de
l'épitaphe une fois le cadavre installé dans sa résidence, clé en main.
— Et quels étaient les noms de ses amantes, vil fossoyeur?
— Attendez voir que je regarde les archives administratives...
Pour les noms à faire graver sur cette tombe vierge, il y avait Elodie,
Christine, Isabelle, Ophélie, Kristel, Chantou, Marie...
— Avez-vous une Marianne dans votre liste?
— Une comment dites-vous?
— Marianne. M comme Mort, A comme Agonie, R comme Rigidité cadavérique, I comme Inhumation...
— Marianne, j'ai compris... Attendez voir... Marie... Marie-Ange... Marie-Anne... Non, Marianne j'ai pas.
— Stupide manoeuvre, auriez-vous omis de noter le nom de sa dernière aimée?
— Madame, je ne suis pas graveur sur marbre, mais fossoyeur.
Ca n'est pas moi qui m'occupe de ce genre de détail.
Je ne fais que vous lire les archives. Adressez-vous à qui
de droit pour votre réclamation. De toute façon les archives seules font autorité.
Si "Marianne" n'est pas dans le registre officiel, c'est que le défunt
n'a pas émis cette volonté. C'est clair et net. A mon avis il ne vous aimait
pas tant que ça.
— Taisez-vous donc, imbécile de manuel! En fait c'est parce
que je fus justement sa dernière amante. Mon nom n'est pas dans
vos archives parce que le défunt n'a jamais su que je l'avais embrassé.
Je n'avais même pas songé à ce détail stupide... A la minute où je fus
son amante, il était déjà mort. Tué par ma propre main. Tant pis pour moi,
je ne connaîtrai pas la gloire tombale. Allons, hâtez-vous dans votre
tâche fossoyeur, on ne saurait faire attendre les morts.
— Madame, je vous rapelle que pour le moment c'est le mort qui se fait
attendre.
Raphaël Zacharie de lzarra
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