La mythologie des Grecs.




Les mythes n'ont pas de vie par eux-mêmes,
Ils attendent que nous les incarnions.
Qu'un seul homme au monde réponde à leur appel,
Et ils offrent leur sève intacte."
(A.Camus) L'Été


Les Grecs plongeaient leurs racines dans le limon des premiers âges. Leurs mythes nous montrent combien - au moment où nous commençons à prendre connaissance de leur existence - ils s'étaient déjà élevés au-dessus de la sauvagerie et de la brutalité anciennes.


Les mythes, tels que nous les connaissons, sont la création de grands poètes. L'Iliade est le premier document écrit de la Grèce. La mythologie grecque commence avec Homère qui vivait dix siècles avant le Christ. L'Iliade est la plus ancienne littérature grecque.


Les Grecs imaginèrent leurs dieux à leur image. Saint Paul a dit que l'invisible doit être compris par le visible. Cette idée n'était pas juive, elle était grecque. Seuls de tous les peuples du monde ancien, les Grecs se préoccupaient du visible ; ils trouvaient autour d'eux la satisfaction de leurs désirs. Le sculpteur, observant les athlètes qui participaient aux jeux, sentait que rien de ce qu'il pourrait imaginer ne serait aussi beau que ces corps jeunes et robustes - et il créait ainsi sa statue d'Appollon. Le conteur rencontrait Hermès parmi ceux qu'il croisait dans la rue ; il voyait le dieu "comme un jeune homme à l'âge où la jeunesse est la plus aimable", selon les mots d'Homère. Les artistes grecs et les poètes comprirent à quelle splendeur pouvait atteindre l'homme et ils trouvèrent en lui l'accomplissement de leur recherche et de leur beauté.


Les dieux "humains" rendaient le céleste séjour plaisamment familier. Les Grecs s'y sentaient chez eux. Ils savaient exactement ce qu'y faisaient les habitants divins, ce qu'ils mangeaient, buvaient, où ils banquetaient et combien ils étaient très puissants et dangereux dans leurs colères. On pouvait même rire à leurs dépens. En prenant certaines précautions, un homme pouvait vivre en bonne intelligence avec eux. Zeus cherchant à dissimuler ses aventures amoureuses à sa femme et invariablement démasqué, était une source intarissable d'amusement ; les Grecs y prenaient plaisir et ne l'en aimaient que mieux.


Les divinités peuplaient les bois, les forêts, les rivières, la mer, en harmonie parfaite avec la beauté du monde terrestre et des eaux transparentes. C'est bien là qu'il faut trouver le miracle de la mythologie grecque - un monde humanisé où les hommes sont libérés de la peur paralysante d'un Inconnu omnipotent. Les phénomènes incompréhensibles ou terrifiants vénérés ailleurs, les esprits redoutables fourmillant dans l'air, la mer et sur la terre, tout cela était banni de Grèce.


L'irrationnel terrifiant n'a pas de place dans la mythologie classique. La Magie, si puissante dans le monde qui précède et suit la Grèce, y est à peu près inexistante. Aucun homme et deux femmes seulement sont pourvues de pouvoirs effrayants et surnaturels. Les ensorceleurs démoniaques et les vieilles sorcières hideuses qui hantaient l'Europe et l'Amérique jusqu'à une époque bien récente, ne jouent aucun rôle dans ces récits. Les deux seules sorcières, Circé et Médée, sont jeunes et d'une beauté ravissante - des enchanteresses et non des créatures horribles. L'astrologie, qui a prospéré depuis l'époque babylonienne jusqu'à nos jours, est complètement absente de la Grèce classique. L'astronomie et non l'astrologie est la conclusion à laquelle arrivera finalement l'esprit grec.


De même, nul mythe ne fait état d'un prêtre-magicien, capable de se gagner les dieux ou se les aliéner. Quand dans l'Odyssée, on voit un prêtre et un poète tomber à genoux devant Ulysse pour le supplier d'épargner leur vie, le héros, sans la moindre hésitation, tue le prêtre mais fait grâce au poète, et Homère nous dit qu'Ulysse redoutait de frapper un homme auquel les dieux avaient enseigné son art divin. C'était le poète - et non le prêtre - qui avait les liens les plus étroits avec les dieux et qui méritait le respect de chacun. Quand aux fantômes qui ont joué un si grand rôle en d'autres contrées, ils n'apparaissent jamais sur terre dans les récits grecs. Les Grecs n'avaient pas peur des morts.


Le monde de la mythologie grecque n'était pas un monde de terreur. Les dieux, il est vrai, étaient déconcertants et leurs actes imprévisibles. Cependant, sauf quelques exceptions pour la plupart insignifiantes, cette société divine resplendissait d'une parfaite beauté humaine - et rien de ce qui est humain ne peut être vraiment terrifiant.


Bien entendu, les monstres sont partout présents et sous les formes les plus diverses
Gorgones, Hydres et néfastes Chimères... ne sont là que pour donner au héros sa part de gloire. Que pourrait bien faire un héros dans un monde sans monstres ? Et toujours ils sont vaincus par lui. Héraclès, le héros-type de la mythologie, pourrait bien être une allégorie de la Grèce elle-même. Il combat les monstres et en débarasse la terre tout comme la Grèce libéra le monde de l'idée monstrueuse que l'inhumain règne en maître absolu sur l'humain.


Pour une grande part, la mythologie grecque est faite de récits concernant les dieux et les déesses, mais il ne faudrait pas la considérer comme une sorte de Bible grecque, un exposé de la religion grecque.


Néanmoins la religion apparaît, elle aussi à l'arrière-plan, il est vrai, mais nettement visible. D'homère aux grands tragiques et même plus tard, la compréhension de ce qui manque aux êtres humains et de ce qu'ils veulent trouver dans leurs dieux se fait de plus en plus profonde.


L'Odyssée parle de la "divinité que tous les hommes attendent avec ferveur" et des siècles plus tard, Aristote écrit : "Excellence, que la race des mortels se donne tant de peine à obtenir." Dès les premiers mythes et dans ceux qui les suivront, les Grecs font preuve d'une perception du divin et de l'excellent, et leur désir de les atteindre est si grand qu'ils ne reconceront jamais à tenter de les apercevoir clairement, jusqu'à ce qu'enfin ils transforment l'éclair et le tonnerre en Père Universel.

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Bibliographie : Les aspects du mythe (Mircea Eliade)
Recherches et notes personnelles : Pier de Lune





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Dernière modification de ce document: 5 avril 2004