Pablo Neruda
(1904-1973)


Cien sonetos de amor


(Espagnol — Français — Anglais)



26ko

Soneto XLVIII

Dos amantes dichosos hacen un solo pan,
una sola gota de luna en la hierba,
dejan andando dos sombras que se reúnen,
dejan un solo sol vacío en una cama.


De todas las verdades escogieron el día:
no se ataron con hilos sino con un aroma,
y no despedazaron la paz ni las palabras.
La dicha es una torre transparente.


El aire, el vino van con los dos amantes,
la noche les regala sus pétalos dichosos,
tienen derecho a todos los claveles.


Dos amantes dichosos no tienen fin ni muerte,
nacen y mueren muchas veces mientras viven,
tienen la eternidad de la naturaleza.

Sonnet XLVIII

Les deux amants heureux ne font plus qu'un seul pain,
une goutte de lune, une seule, dans l'herbe,
ils laissent en marchant deux ombres qui s'unissent,
dans le lit leur absence est un seul soleil vide.


Leur seule vérité porte le nom du jour:
ils sont liés par un parfum, non par des fils,
ils n'ont pas déchiré la paix ni les paroles.
Et leur bonheur est une tour de transparence.


L'air et le vin accompagnent les deux amants,
la nuit leur fait un don de pétales heureux,
aux deux amants reviennent de droit les oeillets.


Les deux amants heureux n'auront ni fin ni mort,
ils naîtront et mourront aussi souvent qu'ils vivent
ils possèdent l'éternité de la nature.

***

Sonnet XLVIII

Two happy lovers make one bread,
a single moon drop in the grass.
Walking, they cast two shadows that flow together;
waking, they leave one sun empty in their bed.


Of all the possible truths, they chose the day;
they held it, not with ropes but with an aroma.
They did not shred the peace; they did not shatter words;
their happiness is a transparent tower.


The air and wine accompany the lovers.
The night delights them with its joyous petals.
They have a right to all the carnations.


Two happy lovers, without an ending, with no death,
they are born, they die, many times while they live:
they have the eternal life of the Natural.

***

Soneto LXVI

No te quiero sino porque te quiero
y de quererte a no quererte llego
y de esperarte cuando no te espero
pasa mi corazón del frío al fuego.


Te quiero sólo porque a ti te quiero,
te odio sin fin, y odiándote te ruego,
y la medida de mi amor viajero
es no verte y amarte como un ciego.


Tal vez consumirá la luz de Enero,
su rayo cruel, mi corazón entero,
robándome la llave del sosiego.


En esta historia sólo yo me muero
y moriré de amor porque te quiero,
porque te quiero, amor, a sangre y fuego.



Sonnet LXVI

Je t'aime parce que je t'aime et voilà tout
et de t'aimer j'en arrive à ne pas t'aimer
et de t'attendre alors je ne t'attends plus
mon coeur peut en passer du froid à la brûlure.


Je ne t'aime que parce que c'est toi que j'aime,
et je te hais sans fin, te hais et te supplie,
et la mesure de mon amour voyageur
est de ne pas te voir, de t'aimer en aveugle.


Et si, lumière de janvier, tu consumais
ton rayon cruel, et mon coeur tout entier,
me dérobant la clef de la tranquilité?


En cette histoire je n'arrive qu'à mourir
et si je meurs d'amour, c'est parce que je t'aime,
parce que d'amour, je t'aime, et à feu et à sang.


Traduction de Jean Marcenac et André Bonhomme

***

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Art work: Fountain of Grace by Freydoon Rassouli


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Dernière modification de ce document: 31 mars 2004