La légende d'Orphée revisitée(3)
par
Marianne




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Il était une fois ...

Il était une fois une petite fille, jolie, gentille, intelligente, d'après ce qu'on disait et c'est bien ce qu'elle pensait ou croyait elle aussi, toujours d'après l'image que lui renvoyaient les autres dont on est éternellement tributaire, autour de laquelle on se construit un monde, surtout lorsqu'on est enfant. Le fameux jeu des apparences, vous connaissez? Je poursuis.

La messagère

Il était une fois, une dame. Une grande dame. Quand elle apercevait son ombre le soir, qui se profilait dans sa chambre, la petite fille se disait qu'elle pourrait bien ressembler à sa grand-mère cette vieille dame. Mais non, sa grand-mère n'était pas si maigre, pas si.... Oh, je ne trouve pas le mot, pas si.... décharnée, oui, décharnée voilà le mot, je l'ai trouvé. Il faut dire que cela fait longtemps, si longtemps, que je n'ai pas eu l'occasion d'évoquer cette histoire, que certains détails risquent de m'échapper, vous voudrez bien m'en excuser. Pourquoi était-elle si différente de sa grand-mère cette dame là. Les habits, ah oui, les habits. Sa grand-mère ne portait que des couleurs gaies, malgré son grand-âge.


La petite-fille n'avait jamais peur de rien. On la disait intrépide, provocatrice, diplomate et douée, très douée. Pour quoi? On ne le savait pas exactement, on ne cherchait pas vraiment à savoir ces choses là à une certaine époque. Ce n'était pas comme maintenant où on fait des concours de petits singes qu'on expose à la vue du plus grand nombre, dans des cages au bois de Vincennes, ou dans quelque laboratoire de psychologie infantile ou d'intelligence artificielle. Elle était douée pour les langues, ça c'est sûr. Elle avait le sens du langage, le sens de ces expressions qu'on manie sans savoir pourquoi et qui produisent des effets de sens, effets de bord, provoquent des réactions différentes en fonction de l'agencement, du choix, et enfin de l'expression des mots. Des mots, toujours des mots encore des mots, et rien que des mots. De simples mots. Les sens, les mots, les expressions, conditionnelles ou non se mêlaient inconsidérément, démesurément, pour former un tout en mouvance, modelable à souhait et qui se déployait en longues trainées de poussière d'étoiles, en gigantesques évanescences de comètes mulitcolores pour bâtir des châteaux en Angleterre, des cottages en Espagne et construire un monde à la mesure de son imagination.


Elle n'avait peur de rien, absolument rien. Sauf peut-être...du vide. Il ne s'agissait pas d'une peur iraisonnée, de celles qui vous font trembler dans l'immensité de l'obscurité d'une chambre d'enfant. Non, c'était quelque chose de profond, d'existentiel même, n'ayons pas peur des mots. Une certaine notion de ce que pouvait être le Néant. Le Néant en tant que vide, le vide absolu, l'absence de vie, et pourquoi pas... La mort. Poussière, tu n'es que poussière et redeviendras poussière, par la grâce... Par la vertu.... Par la toute puissance... de la Nature. Il n'est guère de salut possible, il n'est guère d'exception, il n'est guère de solution, il n'est guère enfin, d'échappatoire. Lorsque le vide de la nuit vous met à la merci d'une imagination sans limites, sans bornes préalables, le vide de la nuit, les créatures fantasmatiques de l'aube qui point après une nuit d'insomnie, le petit vide qui attire le vide, et encore le vide, vous met en contact brutal, total mais certain avec le vide absolu, le grand vide, celui dont personne ne revient, le vide tyrannique, despotique, inévitable, inaliénable et auquel nous serons tous soumis un jour. Elle avait bien demandé à son père, lui avait posé la question, cherchant déspespérément un espoir, une porte de sortie. Le verdict avait été terrible, sans appel. Il n'est guère de salut possible, guère d'éternité, c'est la seule, unique évidence, tangible de la science, le véritable jugement dernier, le même pour tous, auquel nous serons tous soumis, et auquel nous ne pourrons surtout, surtout pas...échapper.


Que faire, que dire, comment construire sa vie? Il est des vies qu'on construit autour d'une peur, autour de la négation de ce qu'on souhaite. Mais construire sur le Néant, ce n'est pas raisonnable, ce n'est pas viable. Elle aurait bien pu demander à la dame qui lui tenait compagnie au chevet de son lit tous les soirs, mais avait le sentiment qu'il ne fallait pas, surtout pas lui poser de questions."Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée".... Voilà tout, absolument tout ce qu'elle aurait pu lui raconter la dame. Et la petite fille le savait. Elle n'avait aucune envie d'écouter ses histoires de grandes personnes mais sentait intuitivement que de toutes façons ces histoires n'étaient pas seulement réservées aux grandes personnes puisque le jugement dernier était le même pour tous, enfants ou adultes. Elle n'irait pas s'abreuver à la fontaine des expressions non conditionnelles, elle avait fait son choix.


Que faire alors? Le dilemme était atroce.


Mais qui était cette messagère de ses nuits, à la fois mystérieuse et famillière, lointaine et tangible, sans nom et cependant pas inconnue? La dame revint une dernière fois au chevet de la petite fille prodigue. Et ce soir-là ses questions insolubles allaient trouver la moitié d'une réponse auprès de la visiteuse.


— "C'est la dernière fois que tu me revois avant longtemps, petite. Je reviendrai te visiter dans un songe un jour où tu seras grande. Je reviendrai sous une autre forme. Ce jour est encore très lointain pour toi. Lorsque je reviendrai, tu seras une femme, et tu comprendras. Tu sauras qui je suis et pourquoi je suis venue parce que quelqu'un te le dira, t'aidera à mieux comprendre le sens de ma visite."


La petite fille avait grandi. Elle était devenue femme, avait à son tour mis au monde deux petites filles. Un jour elle eut une vision. C'était à l'aube, dans un étrange sommeil. Elle eut une vision merveilleuse qui lui fit prendre conscience d'une autre réalité. D'une manière fulgurante, elle avait approché un glorieux mystère. Cette vision onirique avait un sens profond, essentiel, mystique. Et elle n'était pas sortie indemne de ce songe curieux aux allures d'intime réalité.


— "Lorsque je reviendrai, tu seras une femme, et tu comprendras. Tu sauras qui je suis et pourquoi je suis venue, parce que quelqu'un te le dira, t'aidera à mieux comprendre le sens de ma visite".


La dame était revenue, en effet, mais la petite fille devenue grande ne le savait pas encore. Cependant quelqu'un allait le lui apprendre, selon la promesse de la mystérieuse visiteuse faite à la petite fille qu'elle fut.


L'autre moitié de sa réponse était contenue dans sa vision, mais elle n'en avait aucunement conscience. Oui, cette vision onirique magnifique, pleine d'éclat, c'était la visiteuse qui était revenue comme promis sous une autre forme.


— "...parce que quelqu'un te le dira, t'aidera à mieux comprendre le sens de ma visite".


Cette visiteuse nocturne, cette vieille dame en gris, c'était la Mort, la Camarde, apparue à la petite fille sous sa forme masquée, légendaire, en creux, légèrement inquiétante, terne et discrète. Ce"quelqu'un"devait lui apprendre tout cela. Plus tard la Mort avait montré son véritable visage en apparaissant à la femme adulte dans une cathédrale. Elle lui était apparue radieuse, magnifique, merveilleuse. La Mort n'était en fait que Lumière, Eternité, Beauté. Elle en avait eu la vision, puis la révélation à travers ce"quelqu'un qui le lui dira".


La vie avait un sens, soudainement. L'Amour était le but ultime de la vie. La raison d'être de l'éternité.


Entre les deux dernières visites de la Mort, la petite fille devenue femme avait eu le temps de réflechir, de cheminer. Elle avait cherché le sens de cette vie, était passée par diverses expériences inhérentes à la condition humaine. Sa recherche, c'était son cheminement mystique, son épreuve, en quelque sorte, aboutissant à cette vision qui tenait lieu de réponse.


— "...quelqu'un te le dira, t'aidera à mieux comprendre le sens de ma visite".


Marianne et Raphaël



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Dernière modification de ce document: 30 mars 2004