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Raphaël,
Vos mots d'amour sont les plus beaux qu'il m'ait jamais été donné de lire. Ce sont
les plus beaux qui m'aient jamais été adressés. Vos mots d'amour trouvent en écho
dans mon coeur semblable pureté à celle que vous exprimez de façon si intense.
Je vous aime Raphaël. Je vous aime comme je n'ai jamais aimé. Je vous aime car
je vous ai senti. Je vous aime car je ressens au fond moi cet écho unique d'une
résonnance parfaite qui répond à votre amour. Je vous aime car nous partageons
les mêmes émotions. Je vous aime car votre âme est semblable à la mienne. Elle est
le reflet de l'amour. Je vous aime car nous partageons au fond de nous l'éclat d'une
même étincelle d'Eternité. Je vous aime car nos sensibilités s'accordent et se répondent
sur un même diapason parfait. Je vous aime d'un amour total, violent, envahissant et
de chaque instant. Il n'est un seul instant de cette vie que je ne partage avec vous
en songe comme à l'état de veille. Je vous aime car je vous reçois, entièrement,
totalement et sans condition. Je vous aime devant l'Eternel, pour cette vie et pour
les siècles à venir.
Marianne©
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Un peu d'humour
Raphaël,
Vous écrire me coûte, autrement plus qu'à vous. Je ne parle pas d'argent puisque
en substance ce n'est pas moi qui paie.
Je veux dire par là que le prix de l'abonnement, sort effectivement de ma poche,
ce qui reste douloureux. Néanmoins, les heures de connexion ne sont pas comptabilisées
sur le réseau câblé, comme se doit de le savoir tout quidam un peu au fait des
spécificités techniques des connexions sur le net. Il m'est donc aisé de vous écrire
à peu de frais. C'est peut être ce qui justifie de ma part une débauche de littérature
tant immorale qu'insignifiante, car vous écrire ne me coûte rien.
Pourtant cela me coûte. Cela me coûte beaucoup. Cela me coûte énormément, même. Je parle
ici d'un coût non quantifiable et qui pourrait s'apparenter à ce qu'on appelle
communément le"facteur humain". Pour vous écrire il me faut réfléchir, pour essayer
de trouver le mot juste, et la pauvreté de mon vocabulaire alliée au peu d'éducation
qu'on m'a dispensée pendant ma scolarité font pour moi de cet exercice une véritable
torture. Je me perds dans les méandres de la langue et des formulations alambiquées
pour finalement ne parvenir à obtenir qu'un texte qui n'atteint même pas son but et
dont la qualité ne me satisfait jamais. L'investissement cérébral n'est certes pas
quantifiable, mais O combien douloureux.
De plus, non seulement il me faut faire un effort pour vous écrire, mais le respect
des conventions sociales et de la civilité m'oblige à lire vos réponses. Pour être
franche cela dure depuis trop longtemps et sincèrement cela commence à me peser.
Je voudrais bien pouvoir mettre un terme à cette correspondance, mais prise dans
la spirale des aller-retour de questions-réponses je ne sais comment procéder pour
ne pas avoir l'air incorrecte. L'incorrection en elle-même ne me dérange pas et
c'est uniquement le respect des apparences qui me préoccupe. Il faudra donc bien
trouver un moyen d'en finir avec cet investissement coûteux tant pour mon employeur
que pour mes ressources cérébrales. Et le plus tôt sera le mieux.
Au moins, les épanchements spirituels de l'âme pendant le sommeil ne coûtent rien.
Le sommeil repose. Il prépare au travail. Et lorsqu'on se réveille de bonne humeur
après un rêve agréable on n'en est que plus productif. Les vertus du sommeil
(la nuit bien entendu) devraient être enseignées de façon beaucoup plus large.
A l'inverse de la licence charnelle, le sommeil repose et prédispose le travailleur
à donner le meilleur de lui-même à son entreprise. Il est en fait beaucoup moins
coûteux et moins consommateur de temps, d'argent et de formules alambiquées qu'une
communication écrite aussi ridicule que dénuée de sens.
L'esprit a la vertu de ne point mot dire. Ses manifestations ne sont point vérifiables,
et ne causent aucun tort à la bonne marche de la société. De plus, la sensation diffuse
de sa présence tant que celle de son existence, prédispose le citoyen à prêter
une oreille favorable aux excellents préceptes de la religion, qui, comme chacun
sait est l'antichambre de la morale et l'opium du peuple.
Marianne©
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Une lettre méchante
Raphaël,
Recevoir tous les jours des mots d'amour de votre part m'est devenu parfaitement
insupportable. Le côté parfaitement commun de vos formules à l'eau de rose est en outre
une insulte à la sensibilité, la lourdeur de ces phrases mal rédigées, une insulte à
l'écriture, les tournures moralistes de votre style sentencieux, une insulte à l'amour.
Quand je pense qu'il existe des femmes qui sont sensibles à ce genre d'inepties! C'est
pour moi une chose parfaitement inconcevable. Je me demande comment je fais pour
supporter cela. Quand je pense que vous nourrissez l'espoir de me voir un jour
me prendre à vos grossiers filets! C'est ma foi une idée aussi délirante
qu'inimaginable! En plus je ne sais même pas quand m'attendre à voir tomber
le couperet de votre incrédulité, car cette correspondance est de surcroît devenue
de moins en moins régulière.
Je ne parle pas de mes réponses. Je les rédige comme je peux, de préférence à toute
vitesse pour ne pas empiéter sur mon temps de travail et ma productivité. Alors,
là il faut bien admettre que ce n'est pas toujours d'une rédaction très soignée,
mais au moins elles ont la vertu d'être plus lisibles que les vôtres. L'avantage
pour moi de cette correspondance c'est que cela me permet de me distraire l'esprit
des documentations techniques et c'est pour cela que je me montre particulièrement
tolérante en ce qui concerne la forme, aussi bien de mes envois, que de ce que je
reçois. Quant au fond, je ne l'évoque même pas, il n'y en a pas!
Cette correspondance, que j'assimilerai à un défouloir, même si c'est un peu déplacé,
me donne la liberté de changer de style tout en ayant la possibilité de raconter
n'importe quoi. C'est certes distrayant, mais je commence à trouver que ce n'est
pas très productif. Et ma foi! Si à l'autre bout de la ligne vous croyez à mes fadaises,
ça n'en est que plus amusant pour moi. Le sort en est jeté: c'est tant pis pour vous.
Marianne©
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Réponse à une proposition
Raphaël,
Votre humour, cher amour, votre humour, dis-je, a au moins pour vertu salutaire de
détendre l'atmosphère et de nous faire redescendre sur terre: et même s'il nous est
plus facile de dissimuler en juste société l'ardeur apparente d'un désir bien
naturellement partagé, la subtilité d'une évocation suggestive a généralement
pour résultat d'en accroître le feu plutôt que de l'apaiser.
La juste ardeur de votre convoitise me flatte et m'honore. Vous n'êtes pas peintre
dites-vous et même si la force et la violence naturelle de ma passion ne m'ont pas
poussée à prendre le voile, il est vrai que l'évocation imagée d'une virilité
difficile à masquer se serait pourtant bien accommodée d'une palette plus nuancée.
Je rends hommage à la force et la violence directe de votre propos, qui, ne nous y
trompons pas sont le signe d'une passion devenue dévorante, et que je partage, vous
le savez.
Vous n'aimez pas les enfants dites-vous. Et même si je ne veux pas me lancer
dans un débat de fond qui nous mènerait au delà de la légèreté de ce propos,
je me demande simplement quelle femme, Vénus ou bergère, peut aduler longtemps
un appendice dont la virilité se limiterait à la production d'une stérile semence.
Je ne connais pas de femme dont l'ardeur et la passion ne soient avivées par le souhait,
le risque, voire le danger, de participer un jour au grand frisson de la création.
Avouez-le franchement. L'aveu de ma faiblesse vous flatte et il faut bien qu'une
porte soit ouverte ou fermée. Et précisément si la violence du désir que vous manifestez
est très justement partagée, l'attitude que vous me suggérez d'adopter est par contre
proprement abjecte et révoltante. Je situe la vertu au delà des apparences et de la
bienséance, quelque part dans une région de l'intellect dont la violence de votre
tempérament semble vous avoir volontairement fait oublier l'existence. L'honnêteté
intellectuelle est mon principal défaut, vous auriez dû le comprendre et c'est
un trait de caractère dont vous me semblez cruellement manquer. La duplicité dont
vous me demandez de faire preuve me fait horreur. Et sur ce point, je serai moi
aussi sans nuances: je ne me compromettrai pas.
Marianne©
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Jeu dangereux
Raphaël,
Le jeu se termine et j'ai gagné. J'ai gagné sur toute la longueur. Ma victoire est
totale, absolue et sans partage. Vous n'avez plus qu'à déposer les armes à mes pieds
en saluant votre nouveau maître. Le maître absolu de votre coeur et de vos passions.
Je vous ai possédé, j'ai usé de tout mon talent pour vous convaincre de m'appartenir
et maintenant vous êtes à moi.. Vous êtes à moi corps et âme pour toujours et jamais
vous ne pourrez vous défaire de mon image. Vous ne pourrez jamais, jamais m'oublier.
Mon image s'est insinuée dans votre pauvre esprit jusqu'à faire corps avec lui. J'ai
envahi votre imagination. Et c'est là aussi que se situe votre victoire, infiniment
plus subtile que la mienne. Celle de l'esclave sur son maître. Mon image vous
appartient pour toujours et je ne peux rien y faire. Je fais désormais partie de vous.
Mais s'agit-il bien de cela? Ne sentez-vous pas Raphaël, la piqûre mortelle de l'
infect aiguillon de l'amour? Le verbe n'est-il pas une action en germe? C'est
votre credo n'est-ce pas. Vous seriez-vous laissé enserrer dans un monde ou la
perversité servile de l'élève vient à sublimer en intensité celle de son maître?
N'est-ce pas là la preuve absolue de la toute puissance du verbe, votre seul et unique
divinité en ce monde, celle à qui vous avez tout sacrifié.
Je vous ai cédé sur tout, tout en ayant l'air de ne pas vouloir, je me suis peu à peu
faite vôtre jusqu'à l'extrême. Je vous ai appartenu et vous avez cru en mon amour pur,
total et sans partage. N'aurais-je pas renoncé à tout pour vous? Ne vous aurais-je pas
suivi jusque sur les sentiers de l'inconcevable? Ne vous ai-je pas donné l'illusion
de l'amour jusqu'à vous demander de venir me rejoindre? Ah les accents sincères de
l'intégrité violée qui crie pour ne pas déposer les armes dans une lutte sans pitié
entre l'amour et la raison! Le corps à corps acharné de l'amour et du désir qui donne
naissance à la passion. Vous y avez cru Raphaël, vous m'avez crue à vous. Je vous ai
appartenu dans l'âme, vous avez savouré votre victoire. Maintenant pleurez! et l'étrange saveur amère et salée de vos larmes viendra creuser votre plaie.
Faire croire que l'on croit... Nous sommes des artistes Raphaël, des esthètes de l'
imagination, des virtuoses de l'amour, des équilibristes des passions les plus violentes.
Je contemple mon oeuvre et je suis heureuse. Vous êtes mon oeuvre. N'est-ce pas quelque
part ma façon à moi aussi de vous appartenir? Vous étiez-vous réellement pris au jeu
et est-ce réellement important de le savoir? Votre victoire à vous aussi est réelle.
Elle est la contrepartie de votre soumission, car elle s'est insinuée au fond de vous
et malgré vous, Raphaël, vous m'avez aimée. Vous avez rêvé mon image, vous avez senti
ma passion, vous m'avez entendu vous appeler par delà les mondes irréels et je vous ai
fait rêver. Cette allégorie à la puissance du rêve est la plus belle histoire que nous
aurions jamais pu nous raconter. Elle scelle l'union secrète du rêve et de l'imagination
dans sa victoire absolue sur la raison. Désormais, je puis être heureuse et savourer mon
triomphe: vous serez à moi pour toujours.
Mais au fait... était-ce vraiment un jeu?
Marianne©
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Chère âme,
Vous avez voulu jouer avec le feu. Vous voilà brûlé au troisième degré.
Qu'il est triste le gris de cette chambre d'hôpital de province. Qu'elle
est effrayante, au dehors, l'ombre à peine perceptible de la faux se
confondant avec le mouvement continuel des branches par cette fin de
journée orageuse.
Soudain, un rayon de soleil. L'ombre s'étend, comme portée par la
lumière que pourtant elle devrait fuir. Mais quand elle a choisi sa
nouvelle proie, quand elle a choisi d'effleurer de la pointe tranchante
de sa faux, les lèvres de son nouvel amant rien ne peut plus l'arrêter.
La pointe de la faux traverse la vitre encore humide des larmes du ciel,
pour venir effleurer les draps du jeune-homme endormi. Elle précède de
peu le spectre effrayant de la grande dame, qui se présente au dehors
portée par un dernier nuage noir avant le coucher du soleil.
En silence elle s'approche de lui. Il a piètre allure dans son lit
d'hôpital. Pourtant la fraîcheur de sa jeunesse est encore visible entre
les bribes de peau brûlée. Il rêve à ses amours déchues. Il rêve à ce
qu'il aurait pû être et n'a jamais accepté de devenir. Il rêve à tout
cet amour dont il aurait pu abreuver son âme en quête d'Éternité.
Lorsqu'il a cherché à fuir sa dernière amante, la plus pure, celle qui
lui était destiné, celle qui l'accompagnait en songe comme à l'état de
veille, celle qui jamais ne le quittait, il a signé de son sang son
passeport pour l'éternelle douleur.
L'éternel fourneau ne s'éteint jamais, l'éternel supplice ne se
terminera jamais. Au feu infernal de l'inconstance, de l'éternelle
indécision, de la frivolité, il s'est définitivement, inexorablement
brûlé. C'est ce jour-là qu'il a décidé de se donner à elle, à la grande
dame qui l'attend au pied de son triste lit d'hôpital de province. Sa
décision hélas est sans appel, sans retour possible en arrière. Oh! il
ne l'a pas fait volontairement, il n'en est même pas conscient. Il rêve
encore à tout ce qu'il n'a pas eu, à toutes ces chances qu'il a refusé
de saisir. A tout ce qu'il aurait pu faire, à celle qu'il aurait pu
aimer, à tout ce qu'il aurait pu être et ne sera plus jamais.
Imperceptiblement, la pointe de la faux vient effleurer les lèvres de
notre jeune inconstant au coeur pourtant pur. Une goutte de sang jaillit
que la grande dame recueille sur son voile noir tâché du sang de tous
ses amants. Une dernière goutte de sang volée sur un lit d'hôpital et
tout est fini.
Tout est fini. Du moins le croit-elle. On ne l'a jamais bernée la grande
dame. Aucun de ses amants, aucune de ses victimes n'a jamais protesté.
Elle a le pouvoir de les faire taire, pour l'Éternité. Elle s'apprête à
quitter les lieux, satisfaite de sa dernière conquête, emportant dans
son triste manteau, l'âme du nouveau défunt sur la route grande ouverte
de la douleur et de la repentance.
Mais elle a oublié un détail. Bien sûr, elle ne pouvait pas l'apercevoir
dans la lumière du dernier rayon de soleil. Ses yeux ne sont pas faits
pour la lumière. Elle ne l'a même pas regardée, la grande dame, elle ne
l'a même pas vue.
Forte, animée d'un amour sans faille, elle se tenait là, lumière
invisible et rayonnante, prête à le suivre jusque dans l'infernale
chaleur des fourneaux de Satan. Prête à l'accompagner sur la route
sinueuse de la douleur et de la repentance. Prête à éclairer son âme du
dernier rayon de soleil de son amour, le plus pur, le plus lumineux.
Prête à tout pour le sauver, pourvu qu'il l'aperçoive, pourvu qu'il se
rende simplement compte de sa présence.
Sur la route infernale elle l'accompagne. Il lui suffit simplement de
sentir, derrière lui, sa douce présence rassurante, pour savoir que
jamais, au grand jamais, l'effrayante dame ne pourra plus s'emparer de
lui. Dans son dernier cauchemar, il poursuit sa route, animé d'un
nouvel espoir, si empli de la douce certitude d'être sauvé par son
amour, qu'il n'a pas besoin de la voir. Pas besoin de s'assurer de sa
présence, pas besoin de se retourner sur l'infernale route qui mène à
l'éternelle repentance. Il a enfin compris.
Sur son lit d'hôpital il entr'ouvre les yeux se frottant les paupières
d'un mouvement rapide de la main, comme pour chasser ses mauvaises
pensées.
Elle est là, debout, près de lui.
Il n'aura plus jamais peur de rien.
Marianne©
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A l'heure du jugement dernier
Cette fois la grande dame ne m'abandonne pas. Elle me surveille désignant le moindre
de mes mouvements de la pointe de sa faux. Elle attend le moment de faiblesse, et attend
chez moi le faux pas. Elle attend que je pense à mes amours déchues et instables. Tant
pis pour moi, je n'aurais jamais dû. Je n' aurais jamais dû accepter de défier les lois
de l'éternel, de la vie et de la mort en mêlant mon sang à celui de mon dernier amant.
Le sang, ce mélange subtil des forces vives de l'âme et du corps est substance sacrée,
que dis-je substance, potion, breuvage même.
Breuvage! le mot est sacrilège. Réservé aux tenants du culte ou à ces êtres maudits
et maléfiques de la pire espèce qui abreuvent leur éternelle douleur de l'essence
de vie de leurs semblables dont ils ont perdu jusqu'à l'apparence.
Breuvage? Potion d'éternelle jeunesse ou essence de vie des amants maudits à qui
la loi des hommes interdit de s'abreuver de l'autre, de satisfaire leur insatiable
désir de fusion. Irrationnel, violent, sans autre raison d'être, sans autre
justification que le besoin profond de s'interpénétrer pour rejoindre ensemble
l'éternelle lumière.
Mais pourtant la grande dame est là, elle veille. Elle est le garant de la moralité,
le garant du châtiment certain de ceux qui transgressent consciemment les interdits.
Elle est le garant du respect des apparences et de la morale des hommes: elle n'a
aucun sens des nuances, la grande dame. Elle confond pèle mêle transgression et abandon
de soi et ne cherche même pas à sonder la pureté de l'âme des amants magnifiques
qui ont commis en toute innocence le pêché d'insouciante transgression: Transgression
uniquement justifiée par l'amour, uniquement justifiée par leur besoin d'exister l'un en
l'autre. Serment d'amour et d'exclusivité éternelle qui n'aurait jamais dû se passer
de l'aval de la morale.
On ne pardonne qu'aux coupables, on ne condamne que les innocents. Il leur suffit
pourtant de l'aval de l'amour. Dieu est amour. Ils ont l'aval et la bénédiction de
l'éternel pour avoir en toute innocence et le coeur empli de l 'étreinte sacrée de
leurs deux substances de vie, acquiescé au désir de rejoindre ensemble l'éternelle
lumière. Sous les voûtes gothiques, sous la voûte céleste, ils ont fait éclater
la vérité de leur amour en transgressant la loi des hommes, la morale des apparences.
Ils devront pour cela affronter la froideur des tribunaux de la justice sociale.
Ils devront accepter le châtiment des hommes, faire le sacrifice de leur terrestre
dépouille pour s'autoriser à gagner ensemble les cieux bienveillants qui sauront
reconnaître la vérité de leur amour.
"Un peu de calme, Messieurs les jurés". Les cornes fourchues dépassent des toques
respectables. C'est la foire d'empoigne ici bas."Un peu de silence , je vous prie".
Tout à coup, le grand calme. Toute vêtue de noir, toujours vêtue de noir — c'est
son habit, son habit qui ne la quitte jamais, son habit qui lui donne cet aspect
effrayant et solennel — elle a frappé un grand coup, sur la table creuse. Le bruit
s'en est fait entendre jusqu'en enfer et jusqu'au ciel pourtant si loin où l'on
attend sans illusion et le coeur en joie d'accueillir et de recevoir enfin les amants
magnifiques, dernières victimes de la loi des apparences et de l'injustice des hommes.
De la pointe de sa faux elle désigne les fautifs. Un grand cri et tout est fini.
Mais où sont-ils? Ils ont disparu. Où se cachent-ils?
"Mes victimes, ne peuvent pas m'échapper. Ceux que je condamne m' appartiennent pour
l'Eternité".
Oui, la sentence a été prononcé. Non Madame la faucheuse, vous n'aurez pas leur sang.
Il est breuvage d'éternel amour, substance sacrée qui n'appartient qu'à Dieu. Leur désir
de fusion, la vérité de leur amour, l'a sanctifié pour l'Eternité. Devant Dieu, sous
les voûtes gothiques, ils se sont aimés. Unis dans la lumière de leur amour, sous
la voûte Céleste, ils le rejoindront.
Ce sang fut versé en offrande à l'Amour Eternel. A l'Eternel il reviendra.
Marianne©
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