Celui à qui l'amour
a donné la vie ne mourra jamais.
(Mohammed Hafiz)
Lune
Qamar
Obstinée dans le choix des couleurs
Ronde parmi les bruns, les ocres
Légère sur les flots émeraude de la canopée
Elle tourne l’étourdie
Le faste pale des écharpes d’eau en nuées livrées aux vents
Je la vois de si haut, là-haut
Transe amoureuse lovée dans mes yeux jaunes
Je la vois de si loin, perdue de froid
L’immense nuit des draps du vide entre elle et moi
Attendrie, je l’appelle
J’ai su ses noms anciens
Ses noms d’avant les mots
Ses noms de matière brute
Quand sa vie se nouait
Dans l’embrasement des roches à venir
Oeil clair déjà sur son berceau de feu
Je soufflais sans répit des mots de vent, des mots-marées
Et le flamboiement vierge des convulsions de son premier désir
Avait la rage des commencements
Laissait des brûlures de ferveur
À jamais gravées dans l’obscur
J’inventais ses premières syllabes
Dans l’opiniâtre parfum des magmas
Toujours elle abondait dans la couleur
Folle insouciante dans l’or des enfances secrètes
Puis grave, brunie sous le poids des matières dures
Croissant mouvant,j’ai nommé ses premiers sourires de pierre
Coulés en veines lumineuses
Diamants très purs, si durs,
Dans les gangues des boues saumâtres
Améthystes troublantes dans le clos secret
Des géodes empoussiérées
Amante lointaine étendue sur le tissu du vide
J’ai nommé un à un ses fils, ses tourments
Surgis dans la noria des premiers déluges
Fils incestueux et lourds dont l’exigence bleutée des eaux
Était la proie de mes séductions inaudibles
Amante lointaine dans les vagues consentantes de mon désir
Nourrie de l’indigo profond des gouffres
Repue dans le baiser turquoise des lagons
Amante à moi seule révélée
Chaque nuit
Rotondité du corps
Mais son regard est grave maintenant
Maintenant que les ténèbres ont recouvré le silence
Mais son regard est bleu maintenant
Adouci dans le blanc mouvant
D’une buée drapée autour de ses rêves
Il est question muette qu’aucun mot ne sait désigner
Et je l’appelle encore dans la douceur
Des mille et un noms qui la disent
Quand ses larmes se font cyclones
Le long des vallées noires de ses seins de basalte
Et rien ne bouge hormis l’écharpe souple des vents solaires
Glissée sur le silence nu de ses épaules boréales
Entends ma voix si froide,
Pâle dans le reflet de mon oeil argenté
Entends ces noms d’avant la création
Dont j’emperle tes nuits
Or natif des mots
Entends l’immuable farandole du temps
Glisser le long du sillon mémorable d’hier
Entends aussi ce nom si doux
Nom d’aujourd’hui en maintes et maintes langues
Imprononçable nom que tait le mystère de ma blancheur
Entends la marée, le désir
Pleine terre-basse terre
Fumée sauvage du chant mêlé des sphères
De la Terre à la Lune
De toi à moi
Leila Zhour© (16 janvier 2000)
À Haute Voix
À haute voix, je te dis que je t'aime
À haute voix, je pense notre amour
À haute voix, je ris de tes baisers
Et je dis tout haut que t'aimer, c'est si bon
Dire sans fin la longue caresse de tes mains sur mon corps
Dire sans cesse tes lèvres au creux de mes épaules
Dire toujours l'ivresse de tes bras serrés autour de moi
Et dire et dire encore ma bouche avide de t'aimer
Parler de toi dans mes rêves sans bride, sans limite
Parler de toi au ciel chargé des pourpres du couchant
Parler de toi dans la nuit silencieuse trop familière
Et parler encore de toi aux murs blafards de la ville
Murmurer dans un souffle le désir sans cesse renaissant
Murmurer dans un frisson l'éclosion du plaisir
Murmurer avant de m'endormir pour cueillir un dernier baiser
Et murmurer encore à mon réveil des mots qui sont l'amour
Ma voix si rauque quand nos corps se rejoignent
Ma voix profonde dans les méandres de l'interminable caresse
Ma voix sur le point de s'éteindre en gémissements lourds
Et ma voix jamais tarie enroulée comme un pagne sur tes hanches
Tout cet amour dans ma parole qui se dévide au fil du temps
Tout cet amour chanté à tes oreilles jusqu'au silence
Tout cet amour qui se prononce pour, oh oui, vraiment pour
Tout mon amour pour toi en griffures de papier
Entends comme chaque mot est la promesse d'un autre, plus doux
Entends dans l'inflexion de mon regard mon corps qui chante
Entends le désir en maraude autour de nos propos
Entends encore cette pulsation lente entre nous deux
Je le dirai jusqu'à le nourrir de mon sang assoiffé
Cet amour aux noms indissociés qui lie mon esprit et ma chair
Je le dirai à toi, aux autres, au monde sourd
Pour que résonne au delà de nos corps la passion qui nous pousse
Et nous serons glorieux, mais sur quel territoire ?
Et nous serons couverts d'une gloire d'amour
Qui offrira un manteau irisé à nos nudités fragiles
Et nous serons nus et vêtus
Et nous irons, si riches dans notre dénuement
Leila Zhour© (Décembre 1999)
Jalousie
Glissent en caresse de pluie incandescente
(Pluie de cendres issues de quel volcan ?).
Noir et bleu de leurs yeux
Autour des cils précis de désir.
Ma jalousie détournée de son ombre.
Provocante,
sa jupe est courte, la cuisse
Soyeuse.
Les regards suivent faute de main
Des épaules aux chevilles.
Une idée du plaisir.
(Est-ce une idée ?),
Ancienne métaphore de la corolle,
Femme au corps fugitif.
J'ai vu dans tes iris
Le reflet chaud et dur des baisers en attente.
Regarde et vois, dis-tu.
Et je te vois
Et lui te vois aussi
Et tes yeux sur sa peau sont une faim
Et ma soif est immense aussi.
Je devine au fond de tes pupilles
Le regard qui consume, qui me consume aussi.
Offense d'un désir qui n'est pas le mien
Et je le veux.
Femme dans la rue,
Présente,
La même qu'en moi, mais le corps est celui d'une autre.
Cette idée du désir si proche !
Et toi et lui,
Car je suis toi et lui,
Entière dans l'anticipation d'un présent qui sera peut-être,
Perverse à mon corps consentant.
Ah les yeux des filles sur ta peau,
Homme de rien, homme de tout,
Des yeux aux douceurs de plage déserte,
Tu sais.
Mes yeux hantent ta peau.
Mes yeux hantés de toi,
Mes yeux de femme sans repos
Ni répit dans le silence du soir trop dense.
v
Le costume indiffère.
Échancrure d'un ailleurs où apposer les lèvres,
L'ourlet est l'indéchiffrable limite au seuil de mon regard.
Être femme entre lui et toi
Le désir insistant mais fluide
Écharpe de soie sur les reins
Et je l'attends les yeux enfuis,
Mes yeux de fille sur sa peau,
Mes yeux glissés dans les failles de ton espérance.
Les filles qui passent,
Les femmes au loin
Et ta peau sous ma main.
Leila Zhour©
Décembre 1999
Aime-moi.
Oh cette nécessité !
Aime-moi, parole forte.
Dis-moi, dis-moi ces mots manquants,
Dis-moi jusqu'à remplir le creux de mon âme
Ces mots lents qui coulent jusqu'aux tréfonds de l'être.
Je veux ton amour,
Je veux ton souffle à mon rythme,
Je veux ces mots en toi.
Dis-moi, dis-moi au-delà du silence,
Dis-moi l'amour, tout ton amour.
Que sonne l'absurde de la passion qui nous tient.
Aime-moi de ces mots qui caressent la chair,
Aime-moi à m'étourdir en ta parole.
Je veux, je veux sans le dire
Que tu saches me le dire.
Oh cette nécessité !
Brûlante,
Dévorante.
Dévastée de silence,
Ruinée dans l'isolement, le doute,
Dis-moi le feu, l'ivresse,
Dis-moi le désir qui ravine nos lèvres,
Dis-moi sans futur le présent inconstant
De seconde en seconde hors de la fuite
Qui tu es,
Que je saisisse ton être maintenant.
Un drap de soie à peine opaque,
Ta voix posée en plis légers
Autour de ma taille.
Ta voix encore, surgie par effraction,
Un labyrinthe élucidé dans mon âme qui te cherche.
Dis-le, dis-le
Ce mot terrible que tu fuis.
Oh cette nécessité !
Brûlure de toi,
Un empire insensé
Leila Zhour©
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