L'univers poétique
de
Dorothy Leigh




32ko

rien
il ne se passe absolument rien
le temps s'est figé
les heures ont cessé de tourner
tout comme les pages de mon calendrier



C'est l'heure maudite où le mal se réveille
C'est l'heure bénie pour mon pays des merveilles
C'est l'heure des rêves couleur vermeil
C'est l'heure à nulle autre pareille

Pour toi mon Tout Tendre,

Cette invitation à peine déguisée
aux plus torrides ébats
sur lit de plumes
où tu souris
lorsqu'on se bat
du bout des sens
à perdre haleine
surtout les nuits
de lune pleine
quand les corps crient
comme à Corfou


Folles nuits de Chine
où tu t'échines
Toi ma couronne d'épines
mon fruit de la passion
perdu au jardin des oliviers
pendu à l'arbre de déraison
comment ne pas crier ton nom


À Venise comme au Népal
toujours nos deux visages pâles
nos yeux cernés
de trop d'élans si peu retenus
ne voient ne verront ni n'ont vu
plus beaux paysages
que ceux offerts par nos corps nus


Nous voilà dans de beaux draps
quand on s'alllume et qu'on éteint
n'osant percer ce silence d'étain
qui nous embrase et nous étreint
jusqu'à faire se crisper nos mains
priant pour que jamais ne vienne
demain


À Vienne que pourra
endiguer ce flot roulant
comme mer déchaînée
où nos hanches roulent s'enroulent
houle qui valse et nous chamboule
de Bilbao à Istanbul


Le monde est trop petit
pour contenir
le début du commencement
de nos faims
ainsi donc je n'écrirai jamais
le mot


FIN


Dorothy Leigh©

Le ventre du Monde

Je suis descendue jusque dans le ventre du monde
pour découvrir qu'il n'y a rien à en dire.
Je ne vois ni n'entends,
ne sens ni ne ressens.
Ce fut une perte de temps.


J'avais imaginé des mers profondes,
des grottes froides ou des courants chauds,
des lames ruisselantes et des sonorités troublantes,
des bruits et des silences,
de vagues échos trouant l'opacité. . .


J'avais rêvé de circonvolutions et de jeux aquatiques
me métamorphosant en une sirène
à la semi-nudité dénuée d'obscénité,
à la chevelure d'algues marines et aux lourds colliers de corail,
aux hanches et aux jambes lustrées d'écailles vertes et turquoises. .


Sans doute la faute au commandant Cousteau !
Pourquoi le ventre du monde serait-il plus beau que sa peau?
Qu'ai-je à faire des entrailles de l'univers?
Dedans ou dehors, c'est la même toile, avec ou sans étoiles. . .


Et je reste épinglée à la même existence,
condamnée aux mêmes échéances,
aux prises avec les mêmes exigences. . .
L'oeil ne voit que ce qu'il croit. . .
ou n'est-ce pas plutôt l'inverse?


Qu'importe, oui qu'importe le côté de la veste.
Envers / endroit, en fer en bois. . .
Mère amère dans la mer je me noie.
Autant remonter à la surface,
regarder la vie en pleine face.
Retourner dans l'enceinte de la terre
ne changera rien à l'affaire.


Je ne saurais refaire le monde
et je n'écrirai pas non plus les "Mémoires d'outre-tombe".
N'ayant ni château ni brillants,
je laisse au vicomte de Chateaubriand ce genre d'écriture testament.
Mes mots à moi n'auront jamais cours à la cour.


Ce sont des mots de tous les jours,
pour dire mes maux au jour le jour.
Pour épeler le dur et le difficile,
les amours qui ne tiennent qu'à un fil,
l'espoir qui s'enfuit, qui s'envole,
qui revient pourtant même quand on croit devenir folle. . .


Paroles, paroles. . .
autant de bouées auxquelles se raccrocher
quand les pensées dérapent,
quand la souffrance décape,
quand le vernis ternit. . .


Elles me ramènent à l'état brut,
où tout reste à faire et à refaire, encore une fois.
C'est une des lois de l'univers:
rien ne finit dans l'infini, et le centre n'existe pas
puisqu'on ne peut le fixer nulle part.


Voilà où m'a menée mon périple au coeur de la matière:
pas de centre,
que des cendres
qui entourent la braise de laquelle tout s'entête à renaître
indéfiniment. . .


Dorothy Leigh©

Ce jour-là ...

Quand tous les soleils se seront enfin tus
Que plus un seul oiseau n'éclairera mes matins
Quand les montagnes se seront aplanies
Et que l'eau s'infiltrera partout au coeur de la terre


Quand la musique des jours deviendra invisible
Que les graffitis des villes m'écorcheront les oreilles
Quand le sang de mes veines se solidifiera
Et que tous les os de mon corps se dilueront en moi


Quand je referai le voyage à l'envers
Remontant le fil de ma vie jusqu'à engendrer ma mort
Quand je guérirai d'être humaine
Et que j'accéderai à l'atemporel


Quand je roulerai sur les périphériques du grand désert
Quand j'escaladerai le Grand Canyon
Et que je m'engloutirai au fin fond de l'Everest
Quand je volerai à travers mers et plongerai dans tous les cieux


Quand le grand désordre ordonnera enfin ma fin
Quand je n'aurai plus faim de tes mains
Quand je n'aurai plus soif de tes rires
Quand je n'aurai plus mal de mes désirs


Quand les couleurs se seront fanées
Que les fleurs seront décolorées
Quand les pierres retourneront poussière
Et que l'air m'étouffera à chaud comme à froid


Quand tous mes sens perdront leur signification
Quand de ma déraison j'aurai enfin raison
Quand je retournerai ma tristesse
Comme d'autres retournent leur veste


Quand j'aurai complètement basculé
De l'autre côté de la réalité
Là où être ou ne pas être n'est pas la question
Là où la réponse n'a rien à voir avec la solution


Quand tout ce qui pleure encore en moi
Se sera finalement épuisé
Quand tout ce qui vibre encore en moi
Se sera inutilement usé, apaisé


Quand jusqu'à l'idée d'espérer se sera dissipée
Quand je n'attendrai plus rien que d'arrêter d'attendre
Quand j'arriverai là d'où je ne suis jamais partie
Quand je perdrai mes moyens faute d'avoir un but


Quand toutes mes déceptions seront bues
Et l'intégrale de mes rêves portée aux rebuts
Quand l'oeuvre de ma vie n'aura plus de chef
Quand l'heure de mes insomnies sonnera l'oubli


Je m'endormirai pour de bon malgré le mal
Engourdie par les sons de mon nouveau prénom
Comme une berceuse chantée par la Gueuse
Qui tout doucement me murmurera "Dors, Ratée ..."


Ce jour-là, un dieu inventé par des fous
Me confirmera que j'ai vécu pour rien
J'aurai amplement le loisir de regretter à peu près tout
Ne m'entêtant que dans la certitude de ne pas t'avoir aimé en vain ...


Dorothy Leigh

Insubmersible

À la dérive du délire
À l'instant où mes saisons chavirent
En subterfuge du transfuge
Tu transcendes la transhumance

Mes plaines pleines
Écrasées de chaleur
Dévorent la moindre vapeur
Des moindres buées d'eau de peine

Luminescence en quintessence
Où le non-sens exsude l'essence
Des herbes folles qui s'étiolent
Dans ma raison qui dégringole

Telle une aquarelle de moi fragmentée
La moelle de mon âme à jamais fracturée
Je jette ma vie aux enchères

Et pendant que mes espoirs en jachère
Ligaturent ma chair
Le temps liquéfie
Poussières et débris

Obstinément passionivore
Demain j'irai cueillir la passiflore ...


Dorothy Leigh

    ***


Crépuscule

Lorsqu'à pas de loup s'avance la nuit
Que les oiseaux s'endorment bien à l'abri
Que la terre des fleurs laisse s'exhaler les parfums
Et que les bruits se dissipent un à un


Quand ne subsiste pour tout mouvement
Que le froissement des feuilles sous le vent
Dans l'obscurité qui lentement descend
Comme un dôme sur la ville tranquille


Tel un fantôme subrepticement
Ton souvenir vient rôder
Me tarauder et me hanter
Me retourner encore une fois les sangs


C'est l'heure maudite où le mal se réveille
C'est l'heure bénie pour mon pays des merveilles
C'est l'heure des rêves couleur vermeil
C'est l'heure à nulle autre pareille


Celle où ton souvenir se rappelle plus fortement à moi
Celle où je me rappelle plus chagrinement de toi
Celle où tu m'appelles plus intensément à toi
Celle où je n'épelle constamment que TOI, TOI, TOI ...


Et la douleur se fait douce amère
Qui lacère mon coeur —  Rayon laser
Aigu et précis comme une lame
Qui déchire mon âme


Élancement pourtant préférable à l'oubli
Puisque marquant ta présence, ton emprise
En te retenant encore un peu
Juste un peu encore dans ma vie


Dans mon esprit que tu ne cesses d'occuper
Solidement ancré que tu es dans mes pensées
Et dans le grain même de la matière
Où je te rejoins, toute entière
Plus tard les vapeurs de la nuit s'en iront
Effaçant toute trace de mes insomnies
Un nouveau jour triomphant s'imposera
Un autre jour interminable sans toi ...


Dorothy Leigh©

En route pour la perdition

j'ai pour toi des volcans roses
nichons nichés sur des montagnes de lait
j'ai des dunes au creux de mes reins
où il ne se passe jamais rien


j'ai un lac à l'orée du cou
à la mesure de ta bouche
poses-y des bisous fous
je ne serai pas farouche


approche, mes doigts t'appellent
je m'épluche et ma peau t'épelle
révélant mes terres méconnues
là où mon âme se met à nu


viens me jouer dans le dos
en toute impunité
reportons l'heure du dodo
et offrons-nous une nuitée


partons en expédition
à la conquête de nos corps ...
dans notre course contre la mort
ne signons pas la reddition


il n'est pas l'heure des traités
voici le temps de s'effeuiller
couche-moi sur le papier
pour mieux écrire le verbe aimer


dans notre lit tes ratures
pourront s'inscrire à fleur de peau
j'annonce d'emblée l'ouverture
de mon antre de repos


épuisons-nous d'abord
et puissions-nous ensuite
repus et heureux nous endormir
dans un même voluptueux soupir ...


Dorothy Leigh©

juillet le onze

rien
il ne se passe absolument rien
le temps s'est figé
les heures ont cessé de tourner
tout comme les pages de mon calendrier


un grain de sable s'est étranglé
dans le goulot du sablier
la fuite s'est arrêtée
comme la suite de cet amour mort-né


il n'y a plus d'été
dissout le vert que nous avons été
et le verre s'est cassé
dont on ne savait trop s'il était vide ou plein


quelques éclats tranchants
sont restés fichés dans l'âme
d'où s'échappent continuellement
du sang blanc et des averses de larmes
ne procurant pas l'ombre d'un soulagement


plus d'avant
encore moins d'après
que du pendant
qui pendouille misérablement


et je vadrouille
tel une funambule
suspendue au-dessus du vide
sur le fil rompu
du temps
désormais à jamais perdu


je ne sens plus ni le vent
ni le soleil ni la pluie
ni la chaleur
atteinte d'une paralysie du coeur
un ACV de type assez particulier:
Arrêt de Correspondance Virtuelle
ça s'appelle ...


j'en porte les irréversibles
et ineffaçables séquelles
indifférente à tout
sauf à ce qui fut NOUS
mes pensées sont restées accrochées
dans ces sphères que nous avons habitées


et je vis en marge de la vie
morte à cette planète elle-même moribonde
respirant un air qui n'est pas d'ici
cet air qui passe par ta voix
et que j'entends comme un chant d'outre-tombe


un requiem pour les rêves trépassés
un long trait tiré sur l'avenir à présent sans attrait
et l'espoir passé trop vite comme un météorite
retombé brutalement sur ma joie ainsi fracassée


j'ai l'âme endeuillée
et le corps cryogéné
je crois bien que je hais l'été
il y fait plus froid qu'aux pires jours de janvier


Dorothy Leigh©

Depuis que t'es parti ..

Depuis que t'es parti
On n'entend plus un bruit
Toutes les maisons sont vides
Même le soleil est livide
Depuis que t'es parti
Même le soleil est livide
Les étoiles se sont éteintes une à une
Il n'y a plus un chien pour hurler à la lune


Depuis que t'es parti
Il n'y a plus un chien pour hurler à la lune
Les arbres sont rabougris
Et le ciel est toujours gris


Depuis que t'es parti
Le ciel est toujours gris
L'air que je respire à peine est lourd de reproches
Et les fleurs poussent tout croches


Depuis que t'es parti
Les fleurs poussent tout croches
Les papillons et les abeilles ne s'y posent plus
Tout reste atrocement sec même quand il a plu


Depuis que t'es parti
Tout reste atrocement sec même quand il a plu
Le temps s'écoule à l'envers, comme à rebours
C'est le décompte des heures du désamour


Depuis que t'es parti
C'est le décompte des heures du désamour
Rien ne sert de gémir, il faut serrer les poings
Rien ne sert de vieillir, il faut mourir à point


Dorothy Leigh©



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Art work: Primordial by Jeffrey K. Bedrick©





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Dernière modification de ce document: 30 mars 2004