L'univers poétique
de
Julie Bataille




18ko

Désir

J'aimerais rencontrer l'autre là où il n'est plus un autre,
à l'instant où je sais
qu'il
est un autre

Mais aussi !   Comment ne pas savoir
lorsque l'amour est là,
que le seul nom de l'autre ne peut être que vous...
car le "tu" s'éparpille
                               irrésistiblement ...

    ***


Les lames du parquet

à Yves


J'aimerais que tu sois là.


Ou plutôt non;   que nous soyons ensemble,  n'importe où,  quelque part.


Il y aurait d'autres personnes.   Une femme dans ce lit à côté de toi dort.   Il y a un moment qu'elle s'est endormie, cela se voit.   C'était la nuit d'une fête dans cette grande demeure qui n'est à personne.   Je te retrouve là,  allongée moi aussi près de toi.   C'est dans la nuit du monde —  cette syncope offerte à chaque jour — où émergent ça et là d'étranges harmonies qui frôlent la frayeur,  la nuit que chacun laisserait en apposant une signature — signaux,  augures et présages entremêlés,  ciselés en invites aux abords du jardin.   Elle dort,  tournée;   son dos nu,  sa nuque,  paisibles dorment.   Il se peut que je te rejoigne.   Les langages sont brûlants en ce creuset de forge:   un bien être de forme curieuse, révélatrice ?


Puis il n'est plus temps pour moi de rester.  Une aube,  sa force, son goût de sel m'appellent m'éloignent dans cet ailleurs vers mes autres horizons...   Mais non.   Je reviens au rêve...  J'aimerais que tu sois là...   Il y aurait beaucoup de gens, une fête.   Nous serions ensemble, ou plutôt ensemble " pas ensemble ",  quelque part, là.   Peut-être serais-je la seule à le savoir ?   Oui,  une étrange veille, immobile presque...  Une mailleuse aux aiguilles de rosée, ou la mailleuse de rouges aux danses folles, devenant mailleuse d'éclats, traversant les possibles.
Quelque chose de beaucoup plus fou me serrait le dos soudain, s'évanouissait à l'intérieur de moi me faisant basculer vers toi, comme une main enrobant ma peau, de mes chevilles à mes bras à ma bouche,  à tout ce que je suis, que par toi je ne suis déjà plus, nue du regard que je te porte,  dans un rire d'absurdités.


Les lames du parquet, la course des veines.   J'écoute dans le bois sourdre, filer, une croissance sonore.


Julie Bataille©

    ***


Autre,  tu es

Il me coule des jambes à la gorge
des envies de bien-être qui ressemblent à des larmes d'imbécile
Mais lorsque tu t'approches
je me noie
    me noie dans le désir de toi, lorsque s'approche une telle étrangeté
Pourtant,
       tu le sais,
               tu n'es
                   qu'un autre
                               moi


Il est des jours où les visages sont à mes yeux
d'une indécence à peine supportable


et parfois, aussi,
parfois, douloureusement impuissante,
tel le vertige de l'aigle à sa proie, tombant
je sens
mes yeux arrachés aigus d'une impertinence
blanche,
je sens mes yeux glisser
sous ta peau


Julie Bataille©

    ***


Respect

Je n'ai pas beaucoup de respect pour tous ces Moi que sont les hommes
Ces Moi qui ne fleurissent en somme
que ce qu'ils sont


Et cet amour en moi
chant pitoyable et désarticulé,
grevé d'ignorances engorgées du fond des âges de la désolation,
cet amour
m'étreint
comme le seul cri donné à l'issue de ma soif
et...
me porte vers toi
Toi qui sans le savoir ?
recèles
sur une vague
ce gué accidentel d'une langue inaccessible


... ET JE ME CRACHE CES MOTS AU VISAGE
                    JE CRACHE CES MOTS AU FEU D'UN MIROIR
quand je voudrais simplement
poser mes lèvres au creux de ton bras


Julie Bataille©

    ***


Sur la rive

Sur la rive du ballon coule une eau d'or et de bleu,
et à mes yeux,
comme graines d'oiseau quand la nuit tombe,
la source frémit d'éclats noirs, hésitants.


Dans l'écorce aux plages vin rosé, l'estafilade longue de l'arbre
montre sa chair à vif, nue.
Sa blancheur violente vibre dans l'air de l'arbre
et se heurte à ta voix qui cogne le silence


      ... ta voix étrangère, qui inlassablement résonne et trace
le rail ininterrompu
de sa soif solitaire
Ta voix se parle,
      ... rupture en diamant.  Mes yeux sont malheureux.
S'ils pouvaient, s'ils le pouvaient, mes yeux s'échapperaient,
car alors de mes yeux en moi coule le vertige
d'une souffrance interminable
et close que je peux
seulement
toucher


Julie Bataille©

    ***


EONIS

J'ai désappris de t'aimer
C'était à coups de couteau


L'horreur de la solitude...
Solitude, qui es-tu, dont je n'ose même parler ?
Cet air fou d'un orgue sans mesure
cette déchirure sagittale,
saillement d'un cri aveugle,
ensanglanté
Cet écartèlement
             de soleil calme


Mes yeux aspirent à la beauté de la flamme arrachée
flamme immobile arrachée au temps
sais-tu le passage du fil tendu
des bras ouverts
            du visage offert
            au contact de l'eau ?
la caresse de l'eau lorsqu'elle entre
se cloue, résonne
résonne un centre dispersé où meurt l'étrangeté
aussi nue qu'en automne le sillon d'un champ ouverte sous le ciel


Julie Bataille©



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Chef d'oeuvre - Art work: Rodin


Les textes "Autre tu es", "Respect", "Sur la rive", "EONIS", "Désir" sont extraits du recueil Grumes et poisson fou publié sous le pseudonyme Julie Ahne Kotchoubey en Novembre 1997 à Paris aux Éditions de la Librairie Galerie Racine, 23, rue Racine 75006 Paris qui nous a autorisé à reproduire ici ces poèmes.





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Dernière modification de ce document: 5 avril 2004