Paul Eluard

(1895-1952)
Chagall







L'évidence poétique

Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré. Les poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence où la mémoire ardente se consomme pour recréer un délire sans passé. Leur principale qualité est non pas, je le répète, d'invoquer mais d'inspirer. Tant de poèmes d'amour sans objet réuniront, un beau jour, des amants. On rêve sur un poème comme on rêve sur un être. La compréhension, comme le désir, comme la haine, est faite de rapports entre la chose à comprendre et les autres, comprises ou incomprises.


      C'est l'espoir ou le désespoir qui déterminera pour le rêveur éveillé — pour le poète —  l'action de son imagination. Qu'il formule cet espoir ou ce désespoir et ses rapports avec le monde changeront immédiatement. Tout est au poète objet à sensations et, par conséquent, à sentiments. Tout le concret devient alors l'aliment de son imagination et l'espoir, le désespoir passent, avec les sensations et les sentiments, au concret.


Paul Eluard

Facile

Tu te lèves l'eau se déplie
Tu te couches l'eau s'épanouit


Tu es l'eau détournée de ses abîmes
Tu es la terre qui prend racine
Et sur laquelle tout s'établit


Tu fais des bulles de silence dans le désert des bruits
Tu chantes des hymnes nocturnes sur les cordes de l'arc-en-ciel,
Tu es partout tu abolis toutes les routes


Tu sacrifies le temps
À l'éternelle jeunesse de la flamme exacte
Qui voile la nature en la reproduisant


Femme tu mets au monde un corps toujours pareil
Le tien


Tu es la ressemblance.

***


Queslques-uns des mots qui, jusqu'ici, m'étaient mystérieusement interdits

              (À André Breton)


Le mot cimetière
Aux autres de rêver d'un cimetière ardent
Le mot maisonnette
On le trouve souvent
Dans les annonces des journaux dans les chansons
Il a des rides c'est un vieillard travesti
Il a un dé au doigt c'est un perroquet mûr


Pétrole
Connu par des exemples précieux
Aux mains des incendies


Neurasthénie un mot qui n'a pas honte
Une ombre de cassis entre deux yeux pareils


Le mot créole tout en liège sur du satin


Le mot baignoire qui est traîné
Par des chevaux parfaits plus laids que des béquilles


Sous la lampe ce soir charmille est un prénom
Et maîtrise un tiroir où tout s'immobilise


Fileuse mot fondant hamac treille pillée


Olivier cheminée au tambour de lueurs
Le clavier des troupeaux s'assourdit dans la plaine


Forteresse malice vaine


Forteresse malice vaine


Vénéneux rideau d'acajou


Guéridon grimace élastique


Cognée erreur jouée aux dés


Voyelle timbre immense
Sanglot d'étain rire de bonne terre


Le mot déclic viol lumineux
Éphémère azur dans les veines


Le mot bolide géranium à la fenêtre ouverte
Sur un coeur battant


Le mot carrure bloc d'ivoire
Pain pétrifié plumes mouillées


Le mot déjouer alcool flétri
Palier sans portes mort lyrique


Le mot garçon comme un îlot
Myrtille lave galon cigare
Léthargie bleuet cirque fusion
Combien reste-t-il de ces mots
Qui ne me menaient à rien
Mots merveilleux comme les autres
Ô mon empire d'homme
Mots que j'écris ici


Contre toute évidence
Avec le grand souci
De tout dire.

***


Novembre 1936

Regardez travailler les bâtisseurs de ruines
Ils sont riches patients ordonnés noirs et bêtes
Mais ils font de leur mieux pour être seuls sur cette terre
Ils sont au bord de l'homme et le comblent d'ordures
Ils plient au ras du sol des palais sans cervelle.


                                       *


On s'habitue à tout
Sauf à ces oiseaux de plomb
Sauf à leur haine de ce qui brille
Sauf à leur céder la place.


                                       *


Parlez du ciel le ciel se vide
L'automne nous importe peu
Nos maîtres ont tapé du pied
Nous avons oublié l'automne
Et nous oublierons nos maîtres...


                                       *


Ville en baisse océan fait d'une goutte d'eau sauvée
D'un seul diamant cultivé au grand jour
Madrid ville habituelle à ceux qui ont souffert
De cet épouvantable bien qui nie être en exemple
Qui ont souffert
De la misère indispensable à l'éclat de ce bien


                                       *


Que la bouche remonte vers sa vérité
Souffle rare sourire comme une chaîne brisée
Que l'homme délivré de son passé absurde
Dresse devant son frère un visage semblable
Et donne à la raison des ailes vagabondes.
                                       (Cours Naturel) (N.R.F.)

***

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***

Oeuvre d'art: The Pinch of Snuff(1912) de Marc Chagall (1887-1985)



Music: To go beyond from Enya


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Dernière modification de ce document: 30 mars 2004