Paul Eluard

(1895-1952)
Picasso










Je ne suis pas seul

Chargée
De fruits légers aux lèvres
Parée
De mille fleurs variées
Glorieuse
Dans les bras du soleil
Heureuse
D'un oiseau familier
Ravie
D'une goutte de pluie
Plus belle
Que le ciel du matin
Fidèle


Je parle d'un jardin
Je rêve


Mais j'aime justement


(Médieuses) (N .R.F.)


Paul Eluard

Sans rancune

Larmes des yeux, les malheurs des malheureux,
Malheurs sans intérêt et larmes sans couleurs,
Il ne demande rien, il n'est pas insensible,
Il est triste en prison et triste s'il est libre.


Il fait un triste temps, il fait une nuit noire
A ne pas mettre un aveugle dehors. Les forts
Sons assis, les faibles tiennent le pouvoir
Et le roi est debout près de la reine assise.


Sourires et soupirs, des injures pourrissent
Dans la bouche des muets et dans les yeux des lâches.
Ne prenez rien : ceci brûle, cela flambe!
Vos mains sont faites pour vos poches et vos fronts.


                                *


Une ombre...
Toute l'infortune du monde
Et mon amour dessus
Comme une bête nue.

***


Première du monde

                à Pablo Picasso


Captive de la plaine, agonisante folle,
La lumière sur toi se cache, vois le ciel :
Il a fermé les yeux pour s'en prendre à ton rêve,
Il a fermé ta robe pour briser tes chaînes.


Devant les roues toutes nouées
Un éventail rit aux éclats.
Dans les traîtres filets de l'herbe
Les routes perdent leur reflet.


Ne peux-tu donc prendre les vagues
Dont les barques sont les amandes
Dans ta paume chaude et câline
Ou dans les boucles de ta tête?


Ne peux-tu prendre les étoiles?
Écartelée tu leur ressembles,
Dans leur nid de feu tu demeures
Et ton éclat s'en multiplie.


De l'aube bâillonnée un seul cri veut jaillir,
Un soleil tournoyant ruisselle sous l'écorce,
Il ira se fixer sur tes paupières closes.
Ô douce, quand tu dors, la nuit se mêle au jour.

***


Les dessous d'une vie ou La pyramide humaine (1926)

       D'abord, un grand désir m'était venu de solennité et d'apparat. J'avais froid. Tout mon être vivant et corrompu aspirait à la rigidité et à la majesté des morts. Je fus tenté ensuite par un mystère où les formes ne jouent aucun rôle. Curieux d'un ciel décoloré d'où les oiseaux et les nuages sont bannis. Je devins esclave de la faculté pure de voir, esclave des mes yeux irréels et vierges, ignorants du monde et d'eux-mêmes. Puissance tranquille. Je supprimai le visible et l'invisible, je me perdis dans un miroir sans tain. Indestructible, je n'étais pas aveugle.

***


L'aube impossible

       Le grand enchanteur est mort! et ce pays d'illusion s'est effacé(Young)


       C'est par une nuit comme celle-ci que je me suis privé du langage pour prouver mon amour et que j'ai eu affaire à une sourde.
       C'est par une nuit comme celle-ci que j'ai cueilli sur la verdure perpendiculaire des framboises blanches comme du lait, du dessert pour cette amoureuse de mauvaise volonté.
       C'est par une nuit comme celle-ci que j'ai régné sur des rois et des reines alignés dans un couloir de craie! Ils ne devaient leur taille qu'à la perspective et si les premiers étaient gigantesques, les derniers, au loin, étaient si petits que d'avoir un corps visible, ils semblaient taillés à facettes.


       C'est par une nuit comme celle-ci que je les ai laissés mourir, ne pouvant leur donner leur ration nécessaire de lumière et de raison.


       C'est par une nuit comme celle-ci que, beau joueur, j'ai traîné dans les airs un filet fait de tous mes nerfs. Et quand je le relevais, il n'avait jamais une ombre, jamais un pli. Rien n'était pris. Le vent aigre grinçait des dents, le ciel rongé s'abaissait et quand je suis tombé, avec un corps épouvantable, un corps pesant d'amour, ma tête avait perdu sa raison d'être.       
       C'est par une nuit comme celle-ci que naquit de mon sang une herbe noire redoutable à tous les prisonniers.

***

Salvador Dali










Oeuvre d'art : Salvador Dali, Roger délivrant Angélique, ou saint Georges et la demoiselle, 1970- 1974


Le thème, qui a parfois été identifié avec la légende de Saint Georges, représente en réalité un épisode du Roland furieux de l'Arioste (1474-1533), publié pour la première fois en italien en 1516. Au chant X, on peut y lire qu'Angélique, princesse du royaume légendaire de Cathay, traverse les pages du poème de l'Arioste pour fuir les ardeurs que sa beauté éveille chez tous les hommes qu'elle rencontre. Dans cet épisode, l'un des plus connus et représentés de tous, l'infortunée jeune fille a été capturée par les corsaires d'Ébude, qui l'ont mise aux fers dans l'île des Pleurs afin que l'orque marine la dévore. Chevauchant un hippogriffe, le chevalier sarrasin Roger la libère. Mais la belle doit fuir à nouveau la passion amoureuse de son sauveur, en mettant dans sa bouche un anneau qui la rend invisible.








***


À peine défigurée

Adieu tristesse
Bonjour tristesse
Tu es inscrite dans les lignes du plafond
Tu es inscrite dans les yeux que j'aime
Tu n'es pas tout à fait la misère
Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent
Par un sourire
Bonjour tristesse
Amour des corps aimables
Puissance de l'amour
Dont l'amabilité surgit
Comme un monstre sans corps
Tête désappointée
Tristesse beau visage.


(La vie immédiate)(N.R.F.)

***

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Oeuvre d'art:1)Les Amants(1923) de Pablo Picasso
2)Salvador Dali, Roger délivrant Angélique, ou saint Georges et la demoiselle, 1970- 1974




Music: Velvet Dreams from Bruce DeBoer©(2001)
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Dernière modification de ce document: 30 mars 2004