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Sans rancune
Larmes des yeux, les malheurs des malheureux,
Malheurs sans intérêt et larmes sans couleurs,
Il ne demande rien, il n'est pas insensible,
Il est triste en prison et triste s'il est libre.
Il fait un triste temps, il fait une nuit noire
A ne pas mettre un aveugle dehors. Les forts
Sons assis, les faibles tiennent le pouvoir
Et le roi est debout près de la reine assise.
Sourires et soupirs, des injures pourrissent
Dans la bouche des muets et dans les yeux des lâches.
Ne prenez rien : ceci brûle, cela flambe!
Vos mains sont faites pour vos poches et vos fronts.
*
Une ombre...
Toute l'infortune du monde
Et mon amour dessus
Comme une bête nue.
***
Première du monde
à Pablo Picasso
Captive de la plaine, agonisante folle,
La lumière sur toi se cache, vois le ciel :
Il a fermé les yeux pour s'en prendre à ton rêve,
Il a fermé ta robe pour briser tes chaînes.
Devant les roues toutes nouées
Un éventail rit aux éclats.
Dans les traîtres filets de l'herbe
Les routes perdent leur reflet.
Ne peux-tu donc prendre les vagues
Dont les barques sont les amandes
Dans ta paume chaude et câline
Ou dans les boucles de ta tête?
Ne peux-tu prendre les étoiles?
Écartelée tu leur ressembles,
Dans leur nid de feu tu demeures
Et ton éclat s'en multiplie.
De l'aube bâillonnée un seul cri veut jaillir,
Un soleil tournoyant ruisselle sous l'écorce,
Il ira se fixer sur tes paupières closes.
Ô douce, quand tu dors, la nuit se mêle au jour.
***
Les dessous d'une vie ou La pyramide humaine (1926)
D'abord, un grand désir m'était venu de solennité et d'apparat. J'avais froid.
Tout mon être vivant et corrompu aspirait à la rigidité et à la majesté des morts.
Je fus tenté ensuite par un mystère où les formes ne jouent aucun rôle.
Curieux d'un ciel décoloré d'où les oiseaux et les nuages sont bannis.
Je devins esclave de la faculté pure de voir, esclave des mes yeux irréels
et vierges, ignorants du monde et d'eux-mêmes. Puissance tranquille.
Je supprimai le visible et l'invisible, je me perdis dans un miroir sans tain.
Indestructible, je n'étais pas aveugle.
***
L'aube impossible
Le grand enchanteur est mort! et ce pays d'illusion s'est effacé(Young)
C'est par une nuit comme celle-ci que je me suis privé du langage pour
prouver mon amour et que j'ai eu affaire à une sourde.
C'est par une nuit comme celle-ci que j'ai cueilli sur la verdure
perpendiculaire des framboises blanches comme du lait, du dessert pour
cette amoureuse de mauvaise volonté.
C'est par une nuit comme celle-ci que j'ai régné sur des rois
et des reines alignés dans un couloir de craie! Ils ne devaient leur taille
qu'à la perspective et si les premiers étaient gigantesques, les derniers,
au loin, étaient si petits que d'avoir un corps visible, ils semblaient
taillés à facettes.
C'est par une nuit comme celle-ci que je les ai laissés mourir,
ne pouvant leur donner leur ration nécessaire de lumière et de raison.
C'est par une nuit comme celle-ci que, beau joueur, j'ai traîné
dans les airs un filet fait de tous mes nerfs. Et quand je le relevais,
il n'avait jamais une ombre, jamais un pli. Rien n'était pris. Le vent
aigre grinçait des dents, le ciel rongé s'abaissait et quand je suis tombé,
avec un corps épouvantable, un corps pesant d'amour, ma tête avait perdu sa raison d'être.
C'est par une nuit comme celle-ci que naquit de mon sang une herbe
noire redoutable à tous les prisonniers.
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