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La jeunesse est un temps pendant lequel les convictions sont,
et doivent être, mal comprises :
ou aveuglément combattues,
ou aveuglément obéies.
Valéry (Paul), Monsieur Teste, Préface (Gallimard).
***
Eupen au siècle prochain ou
le Testament d'Alee Schumacher.
Mon balcon était tellement haut que je croyais pouvoir toucher les
étoiles. Mais ce matin-là, le ciel ne m'intéressait pas.
Les lumières de la ville
me semblaient plus importantes. C'était sûrement la faute de
grand-mère.
J'avais la chance d'habiter au dernier étage du plus haut immeuble
d'Eupen. De toute la ville, c'était moi qui avais la plus belle vue. Je baissai
les yeux. Les artères sillonnant la ville de part en part étaient constellées
de feux mouvants. C'était si beau, les voitures dans l'obscurité. Cette
profusion de lumières féériques qui dansaient en un lent et interminable
ballet me serrèrent le cour. Je pus enfin oublier ce smog qui entourait
notre métropole comme une ceinture de malédiction. Que je le détestais,
cet épais brouillard ténébreux qui semblait nous avoir piégés dans notre
misérable société.
Malgré la nuit noire, je pouvais deviner les contours de tous ces
immeubles qui m'entouraient, tellement gris, tellement froids, érigés tels des
doigts pointés vers les cieux. Des doigts accusateurs envers cette personne que
cinquante ans auparavant on adorait encore. Cette personne que l'on avait
oubliée parce qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de protéger les hommes.
Grand-mère m'en avait parlé quelquefois, mais mes parents n'avaient pas
apprécié. Je les entendais encore l'admonester violemment :
« Tes histoires de vieille femme ne l'intéressent pas. Ne comprends-tu
pas ? Veux-tu qu'elle soit désintégrée pour rébellion,
parce qu'elle n'a pas su se plier aux règles disciplinaires ? »
Grand-mère avait éclaté en sanglots. Elle s'était alors
tue à jamais sur
le sujet. Mais je savais qu'elle voulait me parler. Je voyais souvent ses
yeux briller de tristesse et sa bouche trembler.
Mes doigts se crispèrent sur la photographie que j'avais trouvée dans les
affaires de grand-mère. Elle était vétuste, jaunie par le temps.
On pouvait difficilement distinguer la jeune fille en tenue d'écolière
qui se tenait debout devant une statue équestre. C'était ma
grand-mère. Sa bouche esquissait une moue étrange. Elle avait
appelé cela un sourire. Elle m' avait un jour dit que c'était l'une
des choses les plus merveilleuses au monde. Mais elle m'avait aussitôt strictement
défendu d'essayer. Elle semblait paniquée. C'était interdit.
Autour de grand-mère, sur la photographie, on apercevait de petits
bâtiments. Minuscules. Simples. Merveilleux. Pas un seul immeuble.
Grand-mère, l'avais-tu enfin retrouvé, cet Eupen que tu aimais tant ?
Je lâchai la photographie qui n'était plus qu'une boule de papier froissé.
Un murmure détourna mon attention. Une rumeur, une faible mélopée
colportée par le vent. Je savais d'où elle provenait. Je me penchai un
peu et portai mon regard le plus loin possible, tentant de percer les
ténèbres. Je vis enfin les lumières. La Cité
des Morts. Ils chantaient, comme toutes les nuits, sans savoir si le lendemain
ils seraient toujours en vie. Ils étaient les sans-espoir, détenus
derrière des grillages là-bas, loin de la ville, loin des hommes,
loin de la vie. On les empêchait de sortir de la Cité, située
à l'ancien emplacement du village de Kettenis, pour éviter
tout risque de contamination. Le virus HIV s'était modifié. Il
était devenu plus contagieux que la peste. Je sentis une larme couler
le long de ma joue.
Laura, mon aînée, se trouvait là-bas. Peut-être d'ailleurs
dormait-elle déjà dans le ventre de la terre boueuse, devenue la proie
inerte de tous ces méprisables vers rampants. Nous ne saurions jamais
la vérité.
Le ciel se para soudain d'une légère teinte rosée. Le soleil allait enfin
se lever. La faible lueur de l'aube éclairait les Rues de Passages. Je
vis les fonctionnaires matinaux qui se tenaient debout, raides, sur les longs
tapis roulants qui les acheminaient vers leurs bureaux. Ils possédaient
tous le même attaché-case, portaient tous le même complet noir,
arboraient le même visage vide de toute expression. Des statues n'auraient pas
paru plus immobiles. Cette vision me fit frissonner. Je venais de comprendre...
Cela fait aujourd'hui trente ans que j'attends ma mort entre les quatre
murs de l'ancienne école Pater-Damian. Maintenant, c'est une prison.
Dès l' instant où j'avais réussi - non sans peine - à sourire, je savais que la
milice viendrait me chercher. Sur leur système de surveillance vidéo de
chaque habitant, je ne devais pas passer inaperçue. Peu importe. Je ne
regretterais pour rien au monde la sensation que j'ai connue ce fameux
matin-là. Pour la première fois, j'étais moi-même.
J'étais heureuse.
Dans une heure, ils me tueront. Ils m'abattront avec autant de
considération que pour un porc dans une boucherie.
Sur ma tombe, ils écriront :
Ci-gît Alee Schumacher
Née à Eupen en 2050
Décédée à Eupen en 2096, sous la très grande autorité
de notre très
honorable justice.
J'espère qu'ils compléteront l'épitaphe :
.....parce qu'elle a osé vivre !
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