L'univers poétique
de
Dorothée Ghistelinck




29ko

La jeunesse est un temps pendant lequel les convictions sont, et doivent être, mal comprises : ou aveuglément combattues, ou aveuglément obéies.

Valéry (Paul), Monsieur Teste, Préface (Gallimard).

    ***


Eupen au siècle prochain ou
le Testament d'Alee Schumacher.

Mon balcon était tellement haut que je croyais pouvoir toucher les étoiles. Mais ce matin-là, le ciel ne m'intéressait pas. Les lumières de la ville me semblaient plus importantes. C'était sûrement la faute de grand-mère.


J'avais la chance d'habiter au dernier étage du plus haut immeuble d'Eupen. De toute la ville, c'était moi qui avais la plus belle vue. Je baissai les yeux. Les artères sillonnant la ville de part en part étaient constellées de feux mouvants. C'était si beau, les voitures dans l'obscurité. Cette profusion de lumières féériques qui dansaient en un lent et interminable ballet me serrèrent le cour. Je pus enfin oublier ce smog qui entourait notre métropole comme une ceinture de malédiction. Que je le détestais, cet épais brouillard ténébreux qui semblait nous avoir piégés dans notre misérable société.


Malgré la nuit noire, je pouvais deviner les contours de tous ces immeubles qui m'entouraient, tellement gris, tellement froids, érigés tels des doigts pointés vers les cieux. Des doigts accusateurs envers cette personne que cinquante ans auparavant on adorait encore. Cette personne que l'on avait oubliée parce qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de protéger les hommes. Grand-mère m'en avait parlé quelquefois, mais mes parents n'avaient pas apprécié. Je les entendais encore l'admonester violemment :


« Tes histoires de vieille femme ne l'intéressent pas. Ne comprends-tu pas ? Veux-tu qu'elle soit désintégrée pour rébellion, parce qu'elle n'a pas su se plier aux règles disciplinaires ? »


Grand-mère avait éclaté en sanglots. Elle s'était alors tue à jamais sur le sujet. Mais je savais qu'elle voulait me parler. Je voyais souvent ses yeux briller de tristesse et sa bouche trembler.


Mes doigts se crispèrent sur la photographie que j'avais trouvée dans les affaires de grand-mère. Elle était vétuste, jaunie par le temps. On pouvait difficilement distinguer la jeune fille en tenue d'écolière qui se tenait debout devant une statue équestre. C'était ma grand-mère. Sa bouche esquissait une moue étrange. Elle avait appelé cela un sourire. Elle m' avait un jour dit que c'était l'une des choses les plus merveilleuses au monde. Mais elle m'avait aussitôt strictement défendu d'essayer. Elle semblait paniquée. C'était interdit.


Autour de grand-mère, sur la photographie, on apercevait de petits bâtiments. Minuscules. Simples. Merveilleux. Pas un seul immeuble. Grand-mère, l'avais-tu enfin retrouvé, cet Eupen que tu aimais tant ? Je lâchai la photographie qui n'était plus qu'une boule de papier froissé.

Un murmure détourna mon attention. Une rumeur, une faible mélopée colportée par le vent. Je savais d'où elle provenait. Je me penchai un peu et portai mon regard le plus loin possible, tentant de percer les ténèbres. Je vis enfin les lumières. La Cité des Morts. Ils chantaient, comme toutes les nuits, sans savoir si le lendemain ils seraient toujours en vie. Ils étaient les sans-espoir, détenus derrière des grillages là-bas, loin de la ville, loin des hommes, loin de la vie. On les empêchait de sortir de la Cité, située à l'ancien emplacement du village de Kettenis, pour éviter tout risque de contamination. Le virus HIV s'était modifié. Il était devenu plus contagieux que la peste. Je sentis une larme couler le long de ma joue. Laura, mon aînée, se trouvait là-bas. Peut-être d'ailleurs dormait-elle déjà dans le ventre de la terre boueuse, devenue la proie inerte de tous ces méprisables vers rampants. Nous ne saurions jamais la vérité.


Le ciel se para soudain d'une légère teinte rosée. Le soleil allait enfin se lever. La faible lueur de l'aube éclairait les Rues de Passages. Je vis les fonctionnaires matinaux qui se tenaient debout, raides, sur les longs tapis roulants qui les acheminaient vers leurs bureaux. Ils possédaient tous le même attaché-case, portaient tous le même complet noir, arboraient le même visage vide de toute expression. Des statues n'auraient pas paru plus immobiles. Cette vision me fit frissonner. Je venais de comprendre...


Cela fait aujourd'hui trente ans que j'attends ma mort entre les quatre murs de l'ancienne école Pater-Damian. Maintenant, c'est une prison. Dès l' instant où j'avais réussi - non sans peine - à sourire, je savais que la milice viendrait me chercher. Sur leur système de surveillance vidéo de chaque habitant, je ne devais pas passer inaperçue. Peu importe. Je ne regretterais pour rien au monde la sensation que j'ai connue ce fameux matin-là. Pour la première fois, j'étais moi-même. J'étais heureuse. Dans une heure, ils me tueront. Ils m'abattront avec autant de considération que pour un porc dans une boucherie.


Sur ma tombe, ils écriront :

Ci-gît Alee Schumacher
Née à Eupen en 2050
Décédée à Eupen en 2096,
sous la très grande autorité
de notre très honorable justice.

J'espère qu'ils compléteront l'épitaphe :
.....parce qu'elle a osé vivre !



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Dernière modification de ce document: 30 mars 2004