L'univers poétique de
David T.


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Clouée sur son fauteuil roulant, les jambes paralysées, elle semble s’être résignée, elle qui n’a jamais connu d’autre vie, et être plus ou moins heureuse dans cet internat / hôpital ruitelant...


Ecrit à l'issu d'un bénévolat à un séjour de vacances pour handicapés (Juillet 2001)








Une enfant rêve...

Clouée sur son fauteuil roulant, les jambes paralysées, elle semble s’être résignée, elle qui n’a jamais connu d’autre vie, et être plus ou moins heureuse dans cet internat / hôpital ruitelant.


Heureuse, bien que condamnée à une vie d’assistée.


Heureuse, bien que n’ayant jamais pu connaître l’ivresse simple, et pourtant si incroyable, si inimaginable pour qui en est privé, de pouvoir se tenir debout sur ses jambes, de pouvoir marcher, courir. De pouvoir vivre...


Heureuse, bien qu’incapable de manger, se doucher ou d’aller aux toilettes sans éducatrices pour l’assister.


Heureuse...


Mais, derrière son sourire un peu figé, un peu crispé, elle rêve...


Et, dans ses rêves, elle n’est plus cette momie, déjà oubliée du monde des vivants, emprisonnée dans un sarcophage de fer aux roues dérisoires.


Dans ses rêves, elle n’est plus cette invalide devant qui les autres, les « normaux », détournent le regard, l’air un peu géné, lorsqu’ils la croisent dans la rue en allant faire leur jogging dans leurs survêtements fluos.


Dans ses rêves, elle est un ange aux ailes immenses, un ange brillant s’envolant loin du sol jaloux pour aller étreindre le soleil souriant d’une amicale étreinte.


Dans ses rêves, elle est une déesse toute puissante, s’élevant loin dans les cieux, jusqu’à pouvoir contenir la Terre entière dans la perle de son regard limpide.


Dans ses rêves, elle est ce cheval magnifique qui galope la crinière aux vents, et elle sent alors chacun de ses muscles qui jouent merveilleusement sous la peau luisante de sueur, et elle sent alors la terre qui gronde sous le tonnerre infernal de ses sabots énormes, et elle sent alors le sang bouillonnant qui enflamme sa chair, et elle sent alors l’air glacial qui lui fouette violemment les tempes, essayant en vain de la retenir de ses doigts crochus, mais elle est bien trop rapide pour que le vent envieux puisse la rattraper...


Elle est alors libre, entière, heureuse enfin...


Mais ce n’est qu’un rêve...


Et ces posters de chevaux au galop, qui tapissent sa chambre d’internat à côté d’une photo de Léonardo di Caprio, ne font que raviver la douleur sourde de cette malédiction implacable qui l’a cloué au sol depuis aussi loin que ses souvenirs remontent.


Et ce dessin naïf punaisé au mur, tracé à grands coups de feutre grossier, ce dessin d’un cheval aux yeux énormes, immenses, des yeux contenant en eux toute sa douleur et toute sa révolte muette, ce dessin exprime en lettres de feu l’impuissance terrible de l’enfant, face à cette Gravité jalouse qui l’a enfermé dans ses chaînes invisibles, face à ce Destin maudit qui l’a exclue de la société des Hommes.


A-t-elle des frères, des soeurs, viennent-ils parfois lui rendre visite, en cet hôpital qui cache son nom sous des peintures colorées et des collages de bande dessinée?


Quand a-t-elle compris qu’elle était différente, affreusement différente des autres, quand a-t-elle su que les lois du hasard et de la génétique l’avaient condamnée à cette vie affreuse, cette vie inhumaine de poupée cassée?


Un prêtre est-il venu un jour lui expliquer que Dieu est Amour, que Dieu peut tout, mais que Ses voies sont impénétrables, Amen, loué soit Son nom?


Sûrement...


Peut-être va-t-elle régulièrement en pèlerinage à Lourdes, peut-être porte-t-elle en permanence une croix de Jérusalem, bénie et sanctifiée.


Sans doute...


Un évangéliste est-il venu lui expliquer que nous avons tous un ange personnel pour veiller sur nous, et qu’à chaque instant le Seigneur accomplit des miracles pour ceux qui croient réellement et sincèrement en lui, Alléluia?


J’espère que non, j’espère que personne n’a eu cette hypocrisie.


Etrange naïveté, étrange cruauté innocente que celle de ces croyants un peu rêveurs, un peu sectaires, intimement persuadés que le monde est un chemin de Roses pour qui croit suffisamment, intimement persuadés que Jésus veille personnellement sur eux, et que si Dieu n’a pas encore exaucé vos prières, c’est peut-être que votre Foi n’est pas assez forte, au fait, avez-vous pensé à faire une donation à notre aumônerie...


Mais, le soir, le bipeur d’alerte à portée de main, enfin seule dans son lit électrique d’hôpital, l’enfant dort...


Et, pendant quelques instants miséricordieux, elle oublie, et rêve...


Chut...


Ne la réveillez pas...


David T.



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Dernière modification de ce document: 30 mars 2004