René Char

(1907-1988)


Extraits


17ko

J'habite une douleur

Le poème pulvérisé (1945-1947)


Ne laisse pas le soin de gouverner ton coeur à ces tendresses parentes de l'automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L'oeil est précoce à se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère te coucher sans fardeau: tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n'a plus de vitres. Tu es impatient de t'unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit. D'autres chanteront l'incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t'identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l'impossible.


Pourtant.


Tu n'as fait qu'augmenter le poids de ta nuit. Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été. Tu es furieux contre ton amour au centre d'une entente qui s'affole. Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. A quand la récolte de l'abîme? Mais tu as crevé les yeux du lion. Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires...


Qu'est-ce qui t'a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre?


Il n'y a pas de siège pur.


René Char



Le terme épars

Le Nu perdu et autres poèmes 1964-1975


Si tu cries, le monde se tait: il s'éloigne avec ton propre monde.


Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie. Telle est la voie sacrée.


Qui convertit l'aiguillon en fleur arrondit l'éclair.


La foudre n'a qu'une maison, elle a plusieurs sentiers. Maison qui s'exhausse, sentiers sans miettes.


Petite pluie réjouit le feuillage et passe sans se nommer. Nous pourrions être des chiens commandés par des serpents, ou taire ce que nous sommes.


Le soir se libère du marteau, l'homme reste enchaîné à son coeur.


L'oiseau sous terre chante le deuil sur la terre.


Vous seules, folles feuilles, remplissez votre vie.


Un brin d'allumette suffit à enflammer la plage où vient mourir un livre. L'arbre de plein vent est solitaire. L'étreinte du vent l'est plus encore.
Comme l'incurieuse vérité serait exsangue s'il n'y avait pas ce brisant de rougeur au loin où ne sont point gravés le doute et le dit du présent. Nous avançons, abandonnant toute parole en nous le promettant.


René Char

***


Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud!

Fureur et mystère, 1962


Tes dix-huit ans réfractaires à l'amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu'au ronronnement d'abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d'abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l'enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.


Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c'est bien là la vie d'un homme! On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.


Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.


René Char

***

Retour au sommaire du Jardin des Muses
Retour à la liste des Poètes d'hier

***

Oeuvre d'art:
Le Souffleur à la lampe de Georges de la Tour
Vic-sur-Seille 1593 - Lunéville 1652.
Cette oeuvre signée est unaninement acceptée par les spécialistes qui la situent autour de 1640. Le thème est d'une extrême sobriété et d'une rare intensité. Emergeant de l'obscurité, l'enfant, soufflant sur un brandon pour allumer une lampe à huile, n'est éclairé que par la lueur d'une bûche rougeoyante. Le clair-obscur ainsi créé accentue la déformation du visage décrit avec beaucoup de réalisme.




Music: My Heart Sings from Bruce DeBoer©(2001)
permission obtenue —  permission granted





This site is beautifully viewed with Microsoft Internet Explorer
Résolution:1024x768. Best view


Dernière modification de ce document: 30 mars 2004