Ahmad Shamlou (Chamlou)
(1925-2000)


(Français — Anglais)
Élégie


Élégie

En te cherchant
au seuil de la montagne je pleure
Au seuil de la mer et de l'herbe.


En te cherchant
au passage des vents je pleure
Au carrefour des saisons,
Dans le châssis cassé d'une fenêtre qui prend
Le ciel enduit de nuages
Dans un vieux cadre.


En attendant ton image
Ce cahier vide
Jusqu'à quand
Jusqu'à quand
Se laissera-t'il tourner les pages?


Accueillir le flux du vent et de l'amour
Dont la soeur est la mort
Et l'éternité
Son mystère qu'elle t'a soufflé
Tu devins alors le corps d'un trésor
Essentiel et désirable
Comme un trésor
Par qui la possession de la terre et des pays
Est devenue ce que le coeur accueille.


Ton nom est un moment d'aurore qui sur le front du ciel passe
- Que ton nom soit béni! -


Et nous encore
Nous revoyons
La nuit et le jour
et l'encore.


Chamlou (1925)


poème traduit par: Mohammad Torabi et Yves Ros

Elegy

In search of you
On the doorway of mountains I weep,
On the verge of the sea and weed.


In search of you
In the passage of winds I weep,
In the cross-road of seasons,
In the cracked casement of a widow
That makes an olden frame
Out of the cloudy sky.


Awaiting your image
How long, how how long
Will this empty book
Be leafed through?


To go where the wind blows
And to accept love-the sister of death.
And immortality
Shared its secret with you.
This into a treasure you turned:
Beyond love, I love you,
Beyond the screen and color...
Beyond our figures
Give me a date...


***

En cette impasse


On vient sentir ta bouche
Que tu n'aies dit je t'aime
On vient sentir ton coeur
Quelle étrange époque vivons-nous, ma toute gracieuse
Quant à l'amour,
On lui donne le fouet
Le long des remparts sentinelles
L'amour, on l'enfouit au fond d'une arrière-cour
En cette impasse torve, torturée par le froid
Brille l'amour
Par la grâce nourricière des chants et des poèmes
Ne te risque pas à penser, ma toute gracieuse
Quelle étrange époque vivons-nous
Celui qui, nuitamment, martèle à notre porte
Est venu en meurtrier de la lampe
La lumière, on l'enfouit au fond d'une arrière-cour
Et voici que viennent les bouchers
Veillant à tout passage
Ils apportent la planche et les hachoirs en sang
Quelle étrange époque vivons-nous, ma toute gracieuse
Et ils équarrissent le sourire sur les lèvres
Et les chants sur la bouche
La joie, on l'enfouit au fond d'une arrière-cour
Les canaris sont couchés sur la braise,
brûlante de jasmin et de lys
Quelle étrange époque vivons-nous, ma toute gracieuse
Iblis* est triomphant,
Ivre, attablé au banquet de nos deuils
Dieu, on l'enfouit au fond d'une arrière-cour.


(Juillet 1979).


Extrait de Petits Chants de l'exil, Téhéran, 1980, traduit pour Libération par Reza Afchar Naderi.


(* Satan, dans la tradition orientale)

In this dead-end (1980)


... smell your mouth,
To see if you have been saying: I love you.
They smell your heart,
This is the strangest of times, my dear!
Whoever knocks at the door in the middle of the night
Has come to kill the light
We have to hide it in a closet.
Now the butchers are
Stationed on each crossroad
With a tree trunk and a cleaver
To engrave a smile on our lips
And a song on our mouths
We have to hide our pleasures in a closet.
Canaries are being roasted on fire
Made of lilies and lilacs
This is the strangest of times, my dear!
The victorious drunkard Devil
Is celebrating our mourning
We have to hide God in a closet.

Shamlou (Chamlou), Ahmad

***

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Chef d'oeuvre - Art work: Window by Freydoon Rassouli
permission accordée - permission obtained
Merci à Mohammad Torabi et Yves Ros qui m'ont fait parvenir cette belle traduction .





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Dernière modification de ce document: 30 mars 2004